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Ruth Bader Ginsburg, illustration par Handsome Girl Design

Notorious R.B.G.

L’émotion est intense à Washington DC, depuis l’annonce du décès de Ruth Bader Ginsburg, souvent appelée R.B.G., le 18 septembre dernier. Et bien au-delà de la capitale américaine, tant la disparition de celle qui siégeait à la Cour suprême depuis 1993 déstabilise à l’échelle états-unienne et internationale. Icône féministe et progressiste, R.B.G. était à 87 ans ce qu’on appelle une femme puissante, et son décès génère une vive inquiétude dans le camp démocrate. Revenons sur son parcours pour mieux comprendre.

Ruth Bader Ginsburg, illustration par Handsome Girl Design
Illustration : Handsome Girl Design

De Brooklyn à Columbia

Née en 1933 à Brooklyn dans une famille d’immigrants juifs ukrainiens et polonais, Ruth Bader Ginsburg est vivement encouragée par sa mère à poursuivre une éducation supérieure. Elle effectue un premier cycle universitaire à Cornell, une université « Ivy League », donc prestigieuse, du nord de l’État de New-York. Diplômée en 1954, elle donne naissance à sa fille un an plus tard.

Malgré les difficultés pour une jeune mère de poursuivre ses études, elle rentre à la fac de droit de Harvard pour sa spécialisation de second cycle. Pas sans subir la misogynie du doyen de la fac qui accueille les neuf femmes d’une promotion de plus de 500 personnes avec la question : « Comment justifiez-vous de prendre la place d’un homme compétent ? ». Son mari étant muté à New York City, elle obtient son transfert à la fac de droit de l’université de Columbia et devient la première femme à figurer sur deux grandes revues de droit : la Harvard Law Review et la Columbia Law Review. Elle est diplômée en droit en 1959.

Ses débuts dans le milieu juridique sont difficiles : elle ne parvient pas à décrocher un premier emploi, malgré d’excellentes recommandations. Elle l’explique elle-même : « Dans les années 50, les cabinets juridiques traditionnels commençaient à peine à embaucher des juifs… Mais être une femme, juive et mère, c’était trop pour démarrer. ». L’un de ses professeurs de droit à Columbia parvient malgré tout à inciter le juge Edmund L. Palmieri à embaucher R.B.G. comme assistante de justice à la cour fédérale de district, pour le district sud de l’État de New York, le menaçant de ne plus jamais lui adresser de jeune diplômé. Elle revient ensuite à l’université de Columbia pour y effectuer des travaux de recherche en procédure internationale, dont une partie concerne la Suède. Le temps passé dans ce pays progressiste l’influencera grandement dans ses réflexions sur l’égalité des genres.

Ruth Bader Ginsburg, portrait de la professeure
Photo : Rutgers University

Obtenant son premier poste de professeure à la fac de droit de Rutgers en 1963, elle est forcée d’accepter un salaire bien inférieur à la moyenne : on considère que son mari gagne déjà suffisamment d’argent. Elle figure alors parmi la dizaine de professeures en droit du pays tout entier. Craignant qu’on ne renouvelle pas son contrat, elle cache d’ailleurs sa seconde grossesse en portant des vêtements larges. Elle est finalement titularisée en 1969, mais rejoint à nouveau Columbia en 1972, dont elle devient la première professeure femme titularisée.

Le « Women’s Rights Project »

En 1970, elle cofonde un journal focalisé sur les droits des femmes, le « Women’s Rights Law Reporter », premier du genre aux États-Unis. Un an plus tard, elle crée l’association « Women’s Rights Project » (projet pour les droits des femmes) au sein de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). Ce projet défend plusieurs centaines de dossiers de discrimination par le genre, et Ruth Bader Ginsburg porte elle-même six dossiers majeurs devant la Cour suprême entre 1973 and 1976. Elle en remporte cinq. Entre les années 70 et 80, elle gagne du terrain sur les droits des femmes grâce à de nombreuses jurisprudences. Le terme de « genre » commence à apparaitre à cette époque dans les travaux d’universitaires américaines féministes, même si elle décide de son côté de l’utiliser pour éviter la distraction des juges face au mot « sexe ».  

Ses interventions auprès de la Cour suprême l’ayant faite remarquer, le président Jimmy Carter la nomme juge à la Cour d’appel des États-Unis pour le District de Columbia en 1980. Elle y exerce jusqu’en 1993, lorsque le président Bill Clinton la propose à la Cour suprême comme successeure du juge Baron White. Largement approuvée par le Sénat (96 votes positifs contre 3 négatifs), Ruth Bader Ginsburg devient alors la seconde femme à détenir un siège à la Cour suprême, après Sandra Day O’Connor.

R.B.G. à la Cour suprême

Durant ses 27 ans à la Cour suprême, Ruth Bader Ginsburg en aura été l’une des seules voix progressistes et dissidentes. Sa carrière de juge à la plus haute autorité judiciaire américaine est ponctuée de victoires pour la cause des femmes, des minorités et de l’environnement.

Voici quelques-uns de ses jugements les plus célèbres.

En 1996, elle juge l’affaire United States v. Virginia, un procès de discrimination des femmes à l’entrée à l’école militaire de Virginie, école spécifiquement masculine depuis le XIXe siècle. Son jugement s’appuie sur le 14ème Amendement de la Constitution des États-Unis qui atteste que « les hommes et les femmes doivent être égaux devant la loi car ils et elles sont égaux en dignité ». L’institut militaire est alors forcé d’ouvrir ses portes aux femmes.

En 2000, l’affaire Bush v. Gore oppose les deux candidats à la présidentielle. En Floride, George W. Bush a obtenu 1 784 voix de plus que son opposant Al Gore, soit moins de 0,5 % du nombre des votants. La Floride est un état pivot ou « swing » state, c’est-à-dire un état indécis dont le vote peut faire basculer le résultat final. Cette année-là, le vainqueur de l’État de Floride remporte l’élection. En application du Code électoral de l’État de Floride, un recomptage des votes est effectué, à l’issue duquel l’écart se réduit à 537 voix, toujours favorable à George W. Bush. C’est alors que George W. Bush fait appel à la cour suprême pour interrompre le recompte des voix.

Ruth Bader Ginsburg s’oppose dans cette affaire au bloc conservatif de la Cour suprême en estimant que « La conclusion de la Cour selon laquelle un recomptage conforme à la Constitution n’est pas réalisable est une prophétie que le jugement de la Cour ne permettra pas de tester. Une telle prophétie non testée ne devrait pas décider de la présidence des États. ». Elle prononce à cette occasion la formule « I dissent », en lieu et place de son traditionnel « I respectfully dissent », montrant toute son indignation.

Hommage à Ruth Bader Ginsburg devant la Cour Suprême
Hommage à Ruth Bader Ginsburg devant le bâtiment de la Cour suprême à Washington, DC. -Photo : Jose Luis Magana, AFP

En 2007, dans l’affaire Ledbetter v. Goodyear Tire & Rubber Company, R.B.G. s’oppose au jugement de la Cour, qui estime que la plaignante Lilly Ledbetter a attendu trop longtemps pour porter plainte contre son employeur pour discrimination salariale. R.B.G. prend position pour l’égalité salariale, et finit par obtenir gain de cause auprès du Congrès. En 2009, la Loi Lilly Ledbetter sur la rémunération équitable sera d’ailleurs la première loi signée par Barack Obama après sa prise de fonctions en 2009.

En 2015, Ruth Bader Ginsburg permet la légalisation du mariage entre deux personnes de même sexe, dans l’affaire Obergefell v. Hodges. Alors que les États du Michigan, du Kentucky, de l’Ohio et du Tennessee définissent le mariage comme une union entre un homme et une femme, 14 couples homosexuels et deux hommes dont les partenaires sont décédés portent plainte pour violation du 14ème amendement.

Durant le procès, R.B.G. permet de faire avancer le débat grâce à plusieurs interventions : « Le mariage aujourd’hui n’est plus ce qu’il était dans la tradition du droit civique […] le mariage était une relation entre un homme dominant et une femme subordonnée […] Est-ce que l’État devrait encore avoir le droit de se raccrocher à cette ancienne version du mariage ? ». A l’argument du procureur général John J. Bursch sur l’objectif de procréation du mariage, elle répond : « Imaginez qu’un couple de personnes de 70 ans entre et veuille se marier ? […] Vous n’avez pas à leur poser de questions. Vous savez qu’ils n’auront pas d’enfants. ».

Grâce à ses interventions, Ruth Bader Ginsburg permet ainsi la légalisation du mariage entre deux personnes de même sexe en 2015.

Nombreuses sont les affaires dans lesquelles son opinion a contrasté avec les voix les plus conservatrices, en particulier celles qui concernent l’avortement légal. A ce sujet, sa position est claire : « Le gouvernement n’a pas à faire ce choix à la place d’une femme. »

Ruth Bader Ginsburg à la une du Time
Photo : Sebastian Kim, TIME

Une icône

Devenue une icône de la pop culture sur la fin de sa vie, on la surnommait Notorious R.B.G, en référence au rappeur Notorious B.I.G. Incarnée sur grand écran par Felicity Jones dans le film « On the Basis of Sex » (traduit en France par « Une Femme d’exception »), sa vie est également retracée dans le documentaire « R.B.G. » en 2018.

Le visage de celle qui était devenue l’une des femmes les plus influentes des États-Unis se retrouve sur de nombreux t-shirts et posters. Il faut dire que son allure la rendait facilement reconnaissable, elle qui choisissait un jabot de dentelle en fonction de ses opinions, parmi une collection impressionnante.

Son aversion non-dissimulée pour Donald Trump l’avait rendue encore plus essentielle aux yeux de nombreux américains. En 2016, elle qualifiait le candidat Donald Trump, d’« imposteur ». Selon sa petite-fille Clara Spera, son vœu le plus cher quelques jours avant sa mort était d’ailleurs de « Ne pas être remplacée tant qu’un nouveau président n’aura pas prêté serment ».

Le recueil du président Donald Trump devant le cercueil de Ruth Bader Ginsburg a ainsi provoqué de nombreuses huées de la foule, jeudi 24 septembre.

Les enjeux de son remplacement

A contrepied des vœux de R.B.G., le président républicain a bien au contraire rapidement enclenché le processus de succession de la juge : dès le lendemain du décès de Ruth Bader Ginsburg, il a annoncé qu’il proposerait sous peu le nom de la juge qu’il souhaite nommer à ce poste très influent. « Ce sera une femme. Une femme très talentueuse, très brillante, que je n’ai pas encore choisie – mais nous avons beaucoup de femmes dans notre liste. »

Les enjeux sont en effet majeurs, à quelques semaines des élections présidentielles américaines du 3 novembre 2020. C’est le Sénat qui votera d’ici là pour décider ou non d’accepter la juge nommée par le président américain. Il y a neuf juges à la Cour suprême, et jusqu’ici cinq d’entre eux étaient conservateurs contre quatre progressistes, dont R.B.G. L’éventualité d’un remplacement par une conservatrice assure une polarité tranchée à la Cour suprême, ce qui aura une grande influence sur le sort des américaines et américains pendant de nombreuses années.

C’est donc pour Donald Trump et les Républicains l’occasion idéale de placer une magistrate défenseuse de valeurs chrétiennes conservatrices. Samedi 26 Septembre, le président Trump a donc annoncé la nomination de la juge Amy Coney Barrett pour succéder à Ruth Bader Ginsburg. Elle «défendra vos droits et libertés accordés par Dieu», a-t-il commenté. Si la nomination d’Amy Coney Barrett est confirmée par le Sénat, le droit à l’avortement risque d’être sérieusement mis en péril aux États-Unis.

La question qui subsiste est la suivante : Trump arrivera-t-il à faire valider cette nomination, si près de l’élection ? En 2016, la mort d’un autre juge de la Cour suprême pendant le mandat de Barack Obama avait posé le même problème. Les Républicains avaient protesté contre sa légitimité à choisir le successeur du juge Antonin Scalia, à « seulement » 237 jours de la future élection américaine. Cette fois-ci, en 2020, le décès de R.B.G. intervient à 47 jours de l’élection. Les Démocrates vont donc tout faire pour lui mettre des bâtons dans les roues.

Un hommage au Capitole

En attendant, les hommages à Ruth Bader Ginsburg ont continué de se multiplier, devant la Cour Suprême durant deux jours, puis au Capitole à partir du vendredi 25 septembre. Celle qui a lutté toute sa vie en faveur de l’égalité femme homme et des droits des minorités deviendra la première femme juive dont la dépouille sera solennellement exposée au Capitole.

Si la tradition juive exige une inhumation dans les 24 heures suivant le décès, une exception a été faite dans le cas présent, et Ruth Bader Ginsburg sera enterrée auprès de son mari cette semaine. Une tradition juive qui considère toute personne décédée durant les deux jours de Rosh Hashanah comme une “tzaddik”, une personne de grande justesse.

La disparition de celle qu’on nommait “Justice” Ruth Bader Ginsburg, survenue un premier soir de Rosh Hashanah, ne déroge pas à cette croyance.

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture. A Washington D.C. depuis 4 ans mais bientôt en route pour de nouvelles aventures. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.