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Portrait : Jacinda Ardern, leadeuse hors pair

Troisième femme première ministre de Nouvelle-Zélande, plus jeune dirigeante du pays depuis 1856, deuxième cheffe de gouvernement au monde à avoir eu un enfant pendant son mandat. Jacinda Ardern au pouvoir depuis 2017, a remporté les élections législatives samedi 17 octobre.

Attentat, séisme, éruption volcanique, pandémie, la cheffe d’État semble inébranlable. Retour sur le parcours de cette dirigeante qui fascine à l’international.

Jacinda Ardern
Photo : AFP

Enfance et débuts en politique

Jacinda Ardern née sous le signe du lion le 26 juillet 1980 à Hamilton.

Fille d’un policier, elle est élevée dans une famille mormone et grandit à Murupara, une ville pauvre de l’île nord du pays. C’est cette vision d’« enfants sans chaussures aux pieds et n’ayant rien à déjeuner » qui la poussera à s’investir en politique.

À 17 ans, elle intègre le parti travailliste néo-zélandais. Après deux premières expériences de campagne, Jacinda Ardern obtient un poste dans l’équipe de la première ministre Helen Clark qui devient sa mentore. Elle est, par la suite, nommée vice-présidente des Jeunes travaillistes en 2003 et 2004.

En parallèle, la jeune fille s’inscrit à l’université de Waikato où elle obtient une licence en communication.

Elle abandonne sa religion en 2005 en raison des positions homophobes de l’Église mormone et se définit comme agnostique.

Cette même année, elle part pour la Grande-Bretagne et y décroche un poste au cabinet de Tony Blair, alors premier ministre britannique, à Londres. Elle y reste deux ans et demi et sera ensuite élue présidente de l’Union internationale de la jeunesse socialiste et voyage au Maghreb, au Liban, en Chine, en Jordanie et en Israël.

Jacindamania

En 2008, Jacinda Ardern est choisie pour représenter le Parti travailliste à l’élection du député du district de Waikato, sans succès. Elle intègre toutefois le Parlement grâce à sa position sur la liste de son parti et devient, à l’âge de 28 ans, la plus jeune membre de la Chambre des représentants.

En 2011, elle s’essaye au poste de députée du centre d’Auckland. Son opposante, Nikki Kaye du Parti national, plus jeune qu’Ardern de quelques mois, remporte de justesse cette « bataille des bébés », comme la surnomme la presse néo-zélandaise.

L’ascension de Jacinda Ardern s’accélère en février 2017, lorsqu’elle est élue députée dans la circonscription de Mount Albert.

Très populaire lors des primaires travaillistes, elle est élue vice-présidente du parti en mars 2017.

Alors que le Parti travailliste se trouve à son niveau le plus bas dans les sondages en 20 ans, son chef Andrew Little choisit d’en assumer la responsabilité et de démissionner. Jacinda Ardern est choisie pour le remplacer, moins de deux mois avant les élections législatives du 23 septembre 2017. À 37 ans, elle devient ainsi leadeuse de l’Opposition et la plus jeune cheffe du Parti travailliste de l’histoire néo-zélandaise. Les intentions de vote pour le Parti travailliste montent en flèche après sa nomination, allant jusqu’à dépasser les intentions de vote du Parti national adverse à un mois des élections législatives. La popularité de Jacinda Ardern auprès de l’électorat néo-zélandais est telle que la presse évoque une « Jacindamania ».

Grossesse

Le 19 janvier 2018, Jacinda Ardern annonce qu’elle est enceinte et qu’elle quittera temporairement son poste après son accouchement. Cette révélation fait l’effet d’une bombe et de nombreux médias se questionnent sur son aptitude à gouverner.

Pendant sa campagne électorale, elle avait déjà été interrogée sur ses projets de grossesse « C’est totalement inacceptable qu’en 2017 une femme ait à répondre à cette question. C’est sa décision de choisir quand elle veut avoir un enfant. Cela ne doit pas prédéterminer si elle décroche, ou non, le job », avait-elle alors rétorqué.

 Elle accouche le 21 juin 2018 d’une petite Neve. Elle est la seconde femme dans le monde à accoucher en fonction, après Benazir Bhutto, première ministre du Pakistan en 1990.

Le 2 août 2018, la dirigeante reprend les rênes du pouvoir après six semaines de congé maternité.

Elle assiste à l’Assemblée générale annuelle de l’Organisation des Nations unies avec sa petite fille de trois mois, le 24 septembre 2018. Elle est la première femme dirigeante à amener son bébé dans l’hémicycle.

À lire : La Nouvelle-Zélande crée un congé payé spécifique pour les victimes de violences conjugales

Attentat de Christchurch

Le 15 mars 2019, la Nouvelle-Zélande est touchée par un attentat terroriste d’extrême droite visant deux mosquées de la ville de Christchurch. Ces fusillades, les plus meurtrières de l’histoire du pays, font 51 décès et autant de blessées.

Jacinda Ardern
Photo : Kirk Hargreaves

Le lendemain, Jacinda Ardern promet que la législation sur les possessions d’armes à feu va changer. Elle se rend auprès des victimes, un hijab lui couvrant les cheveux.

Cette image de la cheffe d’État émue fait le tour du monde. « L’Amérique a besoin d’un leader comme Jacinda Ardern », écrit le New York Times dans un éditorial.

Deux mois plus tard, elle lance aux côtés d’Emmanuel Macron, l’« appel de Christchurch », demandant aux dirigeants des géants du numérique d’agir en s’engageant sur un code de conduite contre le terrorisme et l’extrémisme violent en ligne.

À lire : L’« appel de Christchurch », le combat contre la haine de Jacinda Ardern

Un mois après la tuerie, les armes semi-automatiques sont bannies et un programme de rachat et d’amnistie est mis en place.

Entre le mois de juin et le mois de décembre 2019, plus de 56 000 armes semi-automatiques ont été retirées de la circulation.

Mais les épreuves ne s’arrêtent pas là, en décembre 2019, Jacinda Ardern doit faire face une catastrophe naturelle. Le volcan de White Island entre en éruption et tue 21 personnes.

« Quelle que soit la crise que je traverse, vous aurez toujours l’assurance que je donnerai tout ce que j’ai […], même si cela implique un énorme sacrifice » – Jacinda Ardern

Preuve de son sang froid et de sa capacité à gérer toutes sortes de situations, le 24 mai 2020, un séisme d’une magnitude de 5,6 frappe le pays. En direct à la télévision, Jacinda Ardern demeure imperturbable et poursuit l’entrevue.

« Nous sommes en train d’avoir un séisme ici », a-t-elle indiqué au présentateur de l’émission basée à Auckland, bien plus au nord de l’île, tout en regardant rapidement autour d’elle.

Avortement

Début 2020, la dirigeante s’attaque à l’épineux débat sur l’avortement. Dans ce pays conservateur, en vertu d’une loi datant de 1961, l’interruption volontaire de grossesse était jusque-là considérée comme un délit passible de quatorze ans d’emprisonnement.

La pratique n’était légale qu’en cas d’inceste, d’« anomalie mentale », d’anomalie fœtale ou de risque pour la santé physique ou mentale de la femme enceinte. Or, c’est ce dernier argument qui était invoqué dans 97 % des cas. « Il faut mentir à un médecin pour avoir accès à un soin médical », résumait Terry Bellamak, présidente et porte-parole de l’association pour le droit à l’avortement Abortion Law Reform Association of New Zealand.

En mars 2020, l’avortement est dépénalisé jusqu’à la vingtième semaine de grossesse. Le texte de loi prévoit des « zones de sécurité » aux abords des cliniques pratiquant l’avortement. « Il est important que les femmes se sentent en sécurité pour accéder à des soins médicaux obstétriques et ne soient pas sujettes à de l’intimidation et du harcèlement », explique Terry Bellamak.

Question maorie

Jacinda Ardern à Buckingham Palace
Photo : AFP

Au ­début de son mandat, en 2017, la dirigeante avait promis de s’attaquer aux inégalités, déplorant notamment la surreprésentation de la minorité maorie dans les indicateurs de pauvreté et de santé, et une sous-représentation dans les statistiques d’accès à la propriété.

En 2018, invitée à Buckingham Palace, Jacinda Ardern rencontre la reine d’Angleterre vêtue d’une cape Kahu Huruhuru, un vêtement traditionnel Maori. La cape, prêtée par le club de Ngati Ranana London Maori, est composée de plumes de kiwis, l’un des oiseaux les plus précieux dans la culture maorie.

Le gardien de la collection spéciale maorie du musée de la Nouvelle-Zélande Te Papa a déclaré : « Ces capes apportent chaleur, protection, et symbolisent votre statut, votre mana [pouvoir]. Je pense que cela montre comment elle se dépeint en tant que cheffe Maori, de la Nouvelle-Zélande, et de tous. Cela me rend fier. Elle l’a vraiment bien portée. Elle l’a vraiment très bien portée. »

En 2019, la contestation d’un projet immobilier à Auckland sur une zone considérée comme sacrée par les aborigènes ternit ses relations avec le peuple autochtone qui lui demande de s’attaquer au racisme systémique.

À lire : En Nouvelle-Zélande, la colère des Maoris contre la première ministre

Le Covid-19 vaincu par deux fois

Depuis le début de la pandémie, Jacinda Ardern est présentée comme une leadeuse exemplaire.

La Nouvelle-Zélande a enregistré seulement 25 décès pour 4,9 millions d’habitants et la stratégie du gouvernement a été saluée par l’Organisation mondiale de la santé.

À lire : Jacinda Ardern, le juste équilibre entre compassion et information face au Covid-19

Grâce à des mesures drastiques prises dès le début de la crise et une grande communication, la dirigeante a su rassurer la population néo-zélandaise.  

Les gens sentent que la cheffe du gouvernement « ne leur fait pas la morale, mais qu’elle est réellement à leurs côtés », explique Helen Clark, qui occupait sa place entre 1999 et 2008.

Une des innovations qu’a introduite Jacinda Ardern tient aux séances de questions-réponses en direct sur Facebook, qu’elle parvient à rendre aussi décontractées qu’informatives.

Le fait que la Nouvelle-Zélande soit un archipel relativement isolé du Pacifique Sud est un atout pour lutter contre le virus.

La première ministre a pris des mesures décisives dès le début en ordonnant le confinement général à un stade bien plus précoce de l’épidémie que d’autres pays et en interdisant l’accès à son territoire aux voyageurs en provenance de Chine début février, avant même que la Nouvelle-Zélande n’enregistre le moindre cas d’infection. Les frontières ont été fermées à toutes les personnes non résidentes dès la mi-mars, alors que le pays ne recensait encore qu’une poignée de cas avérés.

Par solidarité, le 15 avril dernier, Jacinda Ardern annonce amputer son salaire de 20 % pendant six mois. « Aujourd’hui, je peux vous confirmer que moi-même, mes ministres et les directeurs de services publics renoncerons à 20 % de notre rémunération au cours des six prochains mois. »

Elle renonce ainsi à environ 47 000 dollars néo-zélandais (26 000 euros) en geste de soutien à l’économie néo-zélandaise largement affectée par la pandémie.

Le 8 juin, le pays ne recensant plus aucun cas de Covid-19  toutes les mesures sont levées, à l’exception de la fermeture des frontières.

Cent deux jours sans aucun cas

Début août, quatre cas de Covid-19 sont détectés en dehors des installations destinées au placement à l’isolement ou en quarantaine. Ne prenant aucun risque Jacinda Ardern annonce un nouveau confinement le 12 août.

Dans la région d’Auckland, le télétravail redevient la norme pour tous ceux qui le peuvent, les écoles sont fermées, et les rassemblements de plus de dix personnes sont interdits. Le reste du pays, lui, passe au stade 2, un stade intermédiaire interdisant notamment les rassemblements de plus de 100 personnes.

Les élections législatives prévues le 19 septembre sont reportées au 17 octobre.

Réélection

Le résultat des élections s’annonce digne d’un conte de fées pour la première ministre néo-zélandaise.

Jacinda Arden, rebaptisée “Jacindarella” (mot-valise entre Jacinda et Cinderella, Cendrillon en anglais) anticipait The Economist.

Le Parti travailliste a remporté sans surprise, samedi 17 octobre, une victoire éclatante aux élections législatives, raflant 49 % des suffrages, loin devant le Parti national (27 %).

« Les Néo-Zélandais sont entrés dans la campagne électorale après avoir passé des heures à regarder Ardern, quotidiennement à la télévision, lors de ses points presse », rappelle Justin Giovannetti, journaliste au magazine en ligne The Spinoff. 

Défis à venir

Bien qu’appréciée par la majorité de la population, Jacinda Ardern et son cabinet devront faire face, lors de ce second mandat, aux plus grands défis auxquels un gouvernement est confronté depuis 1984.

Selon The Economist, la perspective d’une victoire des travaillistes est « d’autant plus surprenante qu’avant la pandémie, Ardern était en passe de perdre l’élection ».

« Elle a pris ses fonctions avec la noble volonté de réduire le taux de pauvreté chez les enfants, de loger tous les sans-abri et de faire construire 100 000 logements à bas prix. Elle n’est parvenue à remplir aucun de ces trois engagements. […] De nombreux Néo-Zélandais se plaignaient qu’elle n’avait rien accompli de concret. »

« Les propositions du Parti travailliste sont beaucoup moins ambitieuses » qu’en 2017. « La plus controversée » est un projet d’augmentation de l’impôt sur le revenu des plus riches, à un taux qui restera quoi qu’il en soit « beaucoup plus faible que dans de nombreux pays riches », constate le journal britannique.

Le premier défi sera de parvenir à contenir le chômage et à reconstruire le pays après le Covid-19 sans faire exploser la dette nationale.

Communication sur Facebook et Instagram, ancienne djette, première dirigeante de Nouvelle-Zélande à participer à la Gay Pride, Jacinda Ardern fait rêver les jeunes futures électrices. Comme Obama lors de ses mandats, elle séduit à l’étranger, mais divise dans son pays. Malgré sa gestion de la crise sanitaire, sera-t-elle à la hauteur pour sortir le pays de la crise économique ?

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale. Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.