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Karima Delli

Interview : Karima Delli, députée européenne écologiste

Karima Delli est députée européenne pour Europe Écologie les Verts depuis 2009. Elle est Présidente de la Commission des Transports et du Tourisme du Parlement européen depuis 2017. Le 19 septembre dernier, elle était l’invitée de la conférence « les femmes au cœur de l’action climatique : elles pensent, font et explorent le monde de demain » du festival Empow’her, en compagnie de Marion Chaugneaud-Dupuy, Lamya Essemlali et Souba Manoharane-Brunel. 

Je l’ai rencontrée juste avant cette conférence, voici notre entretien pour Meufer.

Karima Delli
Photo : europeecologie.eu

Bonjour Karima Delli, merci de m’accorder quelques minutes juste avant votre intervention. Pour commencer, pouvez-vous nous résumer vos missions au sein du Parlement européen ?

Je suis la présidente de la commission transport au sein du parlement européen, et je suis la première femme à présider cette commission depuis l’existence du parlement européen, c’est-à-dire depuis 40 ans. Je gère un budget qui avoisine les cent milliards d’euros. Il faut savoir que le secteur des transports est responsable de 30% des émissions de gaz à effet de serre au niveau européen, et que c’est le premier secteur émetteur de gaz à effets de serre en France. 

Mes missions dans cette commission concernent tous les modes de transport. Donc je travaille sur un plan de reconversion de l’automobile. J’ai révélé le scandale du « dieselgate », ce qui fait que je n’ai pas beaucoup d’amis dans ce secteur (rires). Je travaille aussi sur la relance du train, et en particulier du train de nuit. Une de mes missions concerne également la décarbonisation du secteur maritime, c’est-à-dire celle des grands navires polluants. Le secteur maritime à lui tout seul émet 13.4 gigatonnes de CO2. Et puis, évidemment, je travaille aussi sur le secteur de l’aviation. Comment optimiser les flux des avions ? Comment mettre en place une taxe kérosène ? Qu’est-ce qui serait juste en termes de fiscalité ? Ça c’est un dossier très compliqué. Je gère aussi les négociations du Brexit en ce qui concerne la gestion des normes de sécurité et de sûreté pour l’Eurostar, l’Eurotunnel et les ferrys. Et ensuite, le reste de mes missions englobe la mobilité des gens, c’est-à-dire les vélos, les transports publics, les nouvelles applications proposées par des startups, ou encore la voiture autonome de demain. C’est une commission qui est législative et qui ne fait pas du tout de figuration, tout y est technique. Et c’est une commission très importante en matière d’écologie : tout ce qui nous entoure montre le lien entre les transports et le climat et montre surtout qu’il y a urgence.

Le sujet de la conférence à laquelle vous allez participer dans quelques instants a pour sujet : « Les femmes au cœur de l’action climatique : elles pensent, font et explorent le monde de demain ». Quels sont, pour vous, les enjeux de l’implication des femmes dans la lutte écologique ?

Les hommes ne sont pas à la hauteur des enjeux écologiques. Regardez en France aujourd’hui, on a un Président de la République, un Premier Ministre, un Président de l’Assemblée Nationale, un Président du Sénat, et je pourrais continuer encore et encore. Pas un seul n’a réellement pris la mesure de l’urgence climatique.

Alors il est grand temps que les femmes prennent le pouvoir. La véritable question, ici, n’est pas d’exercer le pouvoir: ça on sait très bien le faire, voire mieux. Quand on regarde les cheffes et chefs d’état aujourd’hui dans la gestion de la crise du COVID-19, celles qui réussissent et qui tirent le pays vers le haut, ce sont les femmes. Le problème que nous avons aujourd’hui c’est d’accéder au pouvoir : c’est ça la véritable bataille.

Et c’est le cas aussi en ce qui concerne l’écologie, il faut prendre le pouvoir et faire sauter toutes les barrières. Barrières mentales, barrières sociales. Les femmes sont les premières victimes de la crise écologique alors que ce sont elles qui mettent les mains dans le cambouis partout dans le monde. Donc il est grand temps qu’on se fasse entendre. D’ailleurs, je vais lancer juste après la conférence le hashtag #onprendlepouvoir.

Il faut par ailleurs montrer qu’en tant que femmes qui luttent pour la cause écologique, nous n’avons pas besoin de recevoir de remarques patriarcales ou machistes, nous n’avons pas besoin d’être recadrées.

Avez-vous subi beaucoup de sexisme depuis que vous êtes rentrée en politique ?

Oui, bien sûr.

En 2014, j’ai d’ailleurs créé un Tumblr, qui s’appelait “Et sinon, je fais de la politique”, qui était assez drôle. J’y rassemblais toutes les phrases machistes que l’on recevait de nos collègues élus. Sur une photo, on lisait à gauche, sur une pancarte, la fameuse phrase sexiste reçue et à droite la fonction de l’élue. Ces phrases sexistes, il y en a plein. Par exemple, j’avais une copine élue qui était blonde et on lui disait « Barbie fait de la politique ». Ou alors si une femme n’était pas capable de cumuler deux mandats on lui disait : « Tu peux retourner faire ton repassage ». Moi, on m’a dit dans un colloque : « Votre discours est trop technique pour une femme ». Les hommes politiques ont souvent des propos machistes et paternalistes. Nous, les femmes, devons montrer que nous ne sommes pas inférieures, que nous avons les mêmes compétences, voire plus de compétences, et que si nous sommes à des postes à responsabilités, nous n’avons pas besoin de ce genre de remarques.

Véronique Massoneau témoigne du sexisme en politique
“Cot Cot Cot Cot Cot Cot Cot Cot Cot”, entendu par Véronique Massoneau, Députée de la Vienne – Photo : Tumblr « Et sinon, je fais de la politique »

Quand je suis arrivée en politique, j’étais une femme, mais j’étais aussi plus jeune et issue de l’immigration, comme on dit. J’étais également plus écolo que les autres, et plus activiste, puisqu’avant de rentrer en politique j’ai fait partie de collectifs comme. Jeudi noir, Sauvons les riches etc. Et à l’intérieur de l’institution, j’ai aussi fait beaucoup d’actions. Ce n’est pas parce qu’on est une femme politique qu’on cesse d’être dans l’action.

La Convention citoyenne pour le climat a voté pour l’organisation d’un référendum dans l’idée de reconnaître le crime d’écocide. Vous avez d’ailleurs vous-même appelé à fortement sanctionner les entreprises qui nuisent gravement à l’environnement et accroissent le dérèglement climatique. En quoi la reconnaissance de l’écocide est importante ?

Vous savez, à sept ans, je n’allais pas en classe de neige, je n’allais pas en classe verte, parce que mon père était ouvrier textile et ma mère travaillait à la maison pour nous élever. C’était la gestionnaire d’une famille de quinze personnes. Alors, je me suis vite rendu compte que la véritable question c’est : « Est-ce que tout le monde a le droit d’avoir accès à la découverte de la nature ? ».

Notre génération, c’est la première qui vit le dérèglement climatique mais c’est aussi la dernière qui peut réellement y remédier. Après, ce sera trop tard.

La nature est détruite à grandes enjambées quel que soit l’endroit où vous habitez. Mais dans les pays du Nord on a une responsabilité par rapport aux pays du Sud puisque nous avons eu des pratiques coloniales par rapport aux ressources. Aujourd’hui il, va falloir réellement qu’on se pose la question de comment on aide les pays du sud parce que ce sont eux qui sont les premières victimes de nos émissions de gaz à effet de serre, et là, il y a un problème.

On traîne trop les pieds sur ces questions-là. Il est grand temps de taxer et de pointer du doigt les grands pollueurs de la planète, les multinationales qui détruisent la planète au nom du profit. Aujourd’hui, il est grand temps que chacun prenne ses responsabilités. Ces principaux pollueurs doivent rendre des comptes. Parce que c’est notre bien commun la nature, on en n’a pas d’autre. Lorsque vous détruisez des écosystèmes, notamment dans la mer, par exemple, les trois quarts du temps c’est impossible à reconstruire. C’est comme la biodiversité, une fois que c’est perdu c’est perdu.

Vous avez mentionné la question coloniale, comment jugez-vous la réaction de l’état français face à la question du chlordécone ?

Je trouve ça scandaleux. Ça devrait être une cause nationale. Ces populations sont précaires, il ne faut pas l’oublier, et subissent le double effet “Kiss cool”. C’est-à-dire qu’elles subissent le chlordécone et ensuite on traîne des pieds pour même en reconnaître les dommages. En France aujourd’hui, on a du mal à véritablement faire de la réparation. Et ça, ce n’est pas la conception des écologistes.

Pour finir, que pensez-vous de cette première édition du festival Empow’her ?

Heureusement que ce festival existe, il faudra l’ancrer dans le temps. Mais j’espère que dans quelques années, il n’aura plus besoin d’exister et que les femmes retrouveront toute leur place, car elles doivent prendre toute leur place. Il faut qu’on se fasse entendre, nous sommes la moitié de l’humanité, il faut qu’on arrête de parler à notre place.

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture. A Washington D.C. depuis 4 ans mais bientôt en route pour de nouvelles aventures. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.