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Dara Jade Moats

Portrait : Dara Jade Moats, réalisatrice féministe

cELLEuloid est un cycle de projections mensuelles, visant à mettre à l’honneur le cinéma  féminin. Nous sommes allées à la rencontre de sa fondatrice, Dara Jade Moats.

Dara Jade Moats

Dara Moats jeune programmatrice et réalisatrice aux airs de pin-up partage avec énergie sa passion pour le 7e art. Récemment, elle a créé, avec une de ses collègues, cELLeuloid un cycle de projections mensuelles ayant pour but de mettre en avant des œuvres sur les femmes, par des femmes.

Dara est née en Saskatchewan, une province de l’ouest du Canada. Curieuse de nature, elle s’émerveille du monde cinématographique dès sa plus tendre enfance ; son père, féru de films en noir et blanc d’époque, lui transmet sa passion, sa mère, quant à elle, l’emmène au cinéma voir toutes sortes de films, sans se préoccuper de son jeune âge. Elle poursuit cet intérêt tout au long de ses études supérieures à l’Université de Régina dans le programme de cinéma. Sa passion ne diminue pas. Ayant grandit dans une petite ville où l’accès à des projections de films indépendants réalisés par des femmes est rare, elle se sent concernée ; n’y aurait-il pas là quelque chose à faire ?

À la suite de ses études, toujours en réalisant de courts films, Dara se rend au Kenya pour un stage de sept mois en graphisme où elle participe à une campagne de sensibilisation sur le sida. Là-bas, plutôt que d’en apprendre sur la cinématographie du pays, elle en apprend sur elle-même : ses limites, ses objectifs, sa mission. Tout se clarifie et, quelques années après son retour, elle s’installe finalement à Montréal.

Depuis dix ans déjà, Dara habite et aime Montréal. Impressionnée par le bilinguisme de la ville et la diversité des festivals de cinéma, elle a eu l’envie de donner aux cinéphiles montréalaises l’occasion de s’intéresser à des réalisations féminines.

cELLEuloïd est une entreprise qui diffuse des films féminins qui méritent d’être vus et qui sont malheureusement mis de côté

« Je regarde plus de 300 films par an », avoue-t-elle en riant. Chaque jour, la jeune femme visionne deux à trois films, qu’ils soient courts ou longs, expérimentaux ou documentaires, bons ou mauvais. Le processus pour la sélection des films semble simple mais requiert une patience et une rigueur exceptionnelle : la programmeuse se rend sur le site internet d’un festival et parcours la liste des projections. Ensuite, elle écrit au plus vite aux réalisatrices de ceux-ci, pour obtenir les droits de visionnage des films présentés. Enfin après avoir visionné, une sélection est faite. Les œuvres choisies sont majoritairement des films de genre et plus particulièrement, d’horreur. Dara a elle même réalisé quelques films, dont Adventure Girls III, qui a remporté le prix du « meilleur bain de sang » au Viscera Film Festival de Vancouver.  

À la question « Qui sont tes inspirations ? », Dara soupire, réfléchis et finis par répondre : « Je dirais Jane Campion, Shirley Clark, Hélène May. Malheureusement, il y a si peu de réalisatrices, si peu de modèles actuellement, je ne connais aucune réalisatrice africaine par exemple. » Dans un milieu masculin et blanc, la programmeuse est consciente que le chemin est encore long mais ne perd pas espoir.

« Les femmes sont souvent cantonnées à des rôles d’organisation, je veux qu’elles voient qu’elles ont tout autant leur place à la création. »

La sous-représentation des femmes est flagrante dans le milieu. En 2020, la sélection officielle du festival de Cannes, dévoilée le 3 juin, comptait 16 films réalisés par des femmes, contre 14 en 2019 et 11 en 2018. Bien que les chiffres soient en hausse cela ne représente que 28,5% de la sélection officielle du festival. Dans toute l’histoire du festival, une seule femme a obtenu la Palme d’Or : Jane Campion, en 1993, pour son film La leçon de piano.

Parmi les 250 films qui ont le plus rapporté à Hollywood en 2017, 11% seulement ont été réalisés par des femmes. « Seulement 23% des films de cinéma produits dans l’année sont réalisés par des femmes alors que dans les écoles, il y a 50% de filles », relatait dans 20 minutes, Sandrine Brauer, fondatrice du collectif 50/50, qui lutte pour l’égalité dans le milieu. Pour ce qui est du Québec, les chiffres sont similaires. D’après un rapport présenté par le regroupement des Réalisatrices équitables en 2016, 77% des scénarios de films produits ont été écrits par des hommes.

Si derrière l’écran les chiffres ne sont pas glorieux, devant ce n’est pas beaucoup mieux. Au-delà des inégalités salariales et de l’objectivation des corps féminins, les femmes n’ont presque pas droit à la parole. Le test Bechdel vise à mettre en évidence la sous-représentation féminine dans les œuvres de fiction, pour le réussir il faut que l’œuvre réunisse trois critères : contenir au moins deux personnages féminins qui soient nommés, que ces deux femmes parlent entre elles et enfin, que leur conversation ne porte pas sur un homme. En juin 2020, le site bechdeltest.com recensait 8076  films, 42% d’entre eux ne remplissaient pas les trois critères.

En plus de donner de la visibilité aux réalisations féminines, Dara souhaite rendre honneur aux films dits de filles. « Les gens ont honte d’aimer les comédies romantiques alors que nombre d’entre nous en sommes friands. Parce qu’ils sont destinés aux femmes, ils sont considérés comme stupides ou niais », explique-t-elle. Ses films comportent pourtant souvent des personnages féminins forts et inspirants. En les proposant à son public, Dara espère bien lui faire redécouvrir sous un autre angle ces œuvres méprisées que l’on regarde en cachette.

« J’adore les comédies mais j’aime surtout les films étranges et je n’ai pas peur de le dire », s’esclaffe-t-elle, tout en sirotant son latté au milieu d’étudiantes silencieuses concentrées sur leur ordinateurs. Dara n’a pas peur de prendre de la place, ni de parler fort. Fière de son travail et ambitieuse, elle ne compte pas s’arrêter là :

Je veux que toutes les jeunes filles voient qu’elles ont leur place au cinéma que ce soit devant ou derrière la caméra.

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale. Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.