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Panthéon, illustration par Camille Courrié

Seulement 4 femmes au Panthéon, les femmes font-elles « moins de choses » que les hommes ?

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« Les hommes ont fait plus de choses importantes pour la France » et les femmes « ont fait moins de choses » explique simplement Louis sous ce post Instagram.

Qui sont-elles ?

En réalité, sur les 78 personnes qui y reposent 5 sont des femmes. La première à entrer au Panthéon est Sophie Berthelot qui accompagnait son mari, Marcelin Berthelot, chimiste et homme politique français. Elle y entrera en tant qu’épouse uniquement, les enfants du couple refusant que Marcelin Berthelot soit inhumé sans sa femme.

Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève De Gaulle Anthonioz, Simone Veil
De gauche à droite : Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Simone Veil

Il faudra attendre le 20 avril 1995 pour que Marie Curie soit panthéonisée pour ses découvertes sur la radioactivité. A l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, François Mitterand annoncera le transfert des cendres de la scientifique dans cet édifice jusqu’alors réservé aux hommes. 

La chimiste, deux fois prix Nobel, y sera inhumée 61 ans après sa mort avec son mari Pierre.

En 2015, François Hollande fait le choix d’honorer deux résistantes, Germaine Tillion et Geneviève De-Gaulle-Anthonioz. La première représentant à ses yeux « l’égalité entre les hommes et les femmes, entre les cultures, entre les peuples », et la seconde la “ fraternité » avec « les plus pauvres, les oubliés, les exclus, les relégués ».  

Elles ne seront pas les seules à y entrer, deux autres résistants Pierre Brossolette et Jean Zay seront également honorés ce jour-là.

Le 1er juillet 2018 Simone Veil entre au Panthéon. L’ancienne ministre de la Santé, qui s’est illustrée en portant la loi légalisant l’IVG en 1974 sera accompagnée de son mari Antoine Veil. Rescapée de la Shoah, ministre et première présidente du Parlement Européen, Simone Veil luttait elle-même pour que plus de femmes soient panthéonisées.

Panthéon, illustration par Camille Courrié
Illustration par Camille Courrié

Qui décide ?

En 1791, sous la Révolution française, l’Assemblée nationale décide de faire de l’église dédiée à Sainte-Geneviève un temple laïc, baptisé « Panthéon », en référence aux dieux grecs, pour honorer la mémoire des nouveaux héros de la Patrie.
Le Panthéon était alors l’équivalent républicain de la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France.

Depuis la Vème république c’est le président qui choisit qui est panthéonisé.

Or, tous les présidents de la Vème république étaient et sont, à ce jour, des hommes. 

Bien que Macron ait promis que l’égalité serait la “grande cause” de son quinquennat, le remaniement 2020 et l’inaction à propos des féminicides et des violences faites aux femmes, pour ne citer qu’elles, prouvent que la question de l’égalité est loin d’être la priorité.

De Charles de Gaulle qui en 1967 trouvait absurde l’idée d’un « ministère de la condition féminine ? Pourquoi pas un secrétariat au tricot ? » à Nicolas Sarkozy qui disait en 2015 « C’est bien la parité en politique, mais c’est bruyant » en passant par Jacques Chirac  pour qui « la femme idéale, c’est la femme corrézienne, celle de l’ancien temps, dure à la peine, qui sert les hommes à table, ne s’assied jamais avec eux et ne parle pas », le concept d’égalité des genres n’a jamais été une priorité.

Pourquoi n’y-a-t il que 4 femmes panthéonisées ?

C’est inscrit dans la pierre, sur le fronton de l’édifice: ‘Aux grands Hommes la patrie reconnaissante’. Bien entendu, aujourd’hui, le mot «Hommes» avec majuscule signifie ‘êtres humains’, mais cela n’a pas toujours été le cas.

« Dans les conceptions culturelles du XIXe siècle et d’une grande partie du XXe siècle, on parlait des grands hommes, mais les grandes femmes n’existaient pas. Elles n’étaient tout simplement pas considérées comme des individus à part entière, dotées de droits individuels. En résumé, leur statut se résumait à celui de mère de famille » explique Françoise Thébaut professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Avignon, pour Le Figaro.

Plus de la moitié des 78 « grands hommes » entrés au Panthéon l’ont été sous l’empire napoléonien, entre 1806 et 1815, pour la plupart des militaires et des dignitaires, aujourd’hui peu connus.

Or, à cette même époque, est rédigé le Code Civil des Français, dit « Code Napoléon ». Il inscrit l’enfermement des femmes au sein de la famille. Considérées comme des mineures, elles sont soumises, jusqu’en 1970, à l’autorité du père et du mari. 

Le Code Napoléon consacre ainsi l’incapacité juridique totale de la femme mariée qui est considérée comme une éternelle mineure (majeure seulement pour ses fautes) : interdiction d’accès aux lycées et aux universités, interdiction de signer un contrat, de gérer ses biens, exclusion totale des droits politiques, interdiction de travailler sans l’autorisation du mari, interdiction de toucher elle-même son salaire, contrôle du mari sur la correspondance et les relations, interdiction de voyager à l’étranger sans autorisation, répression très dure de l’adultère pour les femmes, les filles-mères et les enfants naturels n’ont aucun droit.

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Matilda Joslyn Gage
Matilda Joslyn Gage qui donna son nom à l’effet Matilda

L’effet Matilda

Au début des années 80, l’historienne des sciences Margaret Rossiter théorise l’effet Matilda : elle remarque que les femmes scientifiques profitent moins des retombées de leurs recherches, et ce, souvent au profit des hommes.

L’effet Matilda, du nom de Matilda Joslyn Gage, militante féministe américaine, désigne la réappropriation du travail des femmes par les hommes, que la découverte ait été faite  seulement par une femme ou conjointement.

C’est en étudiant l’effet Matthew, qui fait attribuer à des scientifiques de renom des travaux qu’ils n’ont pas réalisés, au détriment de leurs collaborateurs, que Margaret Rossiter remarque que ce phénomène concerne surtout des femmes.

« En général, il s’agit moins d’une conspiration consistant à cacher délibérément la découverte, l’antériorité, le rôle d’une femme dans un processus d’innovation ou de pouvoir, que d’une omission, d’une négligence tellement coutumière qu’elle devient pratique quasi systématique. » explique L’historienne Michelle Perrot dans la préface de l’ouvrage du collectif Georgette Sand « Ni vues, ni connues ». 

Quelques femmes victimes de l’effet Matilda 

Au XIème siècle, Trotula de Salerne femme médecin et chirurgienne italienne  écrit plusieurs ouvrages traitant principalement de la santé des femmes. Son ouvrage “Le Soin des maladies des femmes” (De passionibus mulierum curandarum) devient l’ouvrage de référence en matière de gynécologie au Moyen Âge et fut dès alors traduit en plusieurs langues.
Cependant la question de l’auteur des ouvrages signés « Trotula de Salerne » a longtemps fait débat. Ils furent attribués à des hommes, l’idée qu’une femme puisse exercer une fonction aussi prestigieuse et enseigner à l’école de Médecine de Salerne, étant pour certains tout simplement impossible.

Mileva Einstein, femme de Albert Einstein a participé aux recherches de son mari durant toute leur relation. Les lettres entre Albert Einstein et Mileva suggèrent l’importance des travaux de cette dernière dans les recherches du scientifique.

Mileva Maric Einstein et Albert Einstein
Mileva Maric Einstein et Albert Einstein

Il obtient le prix Nobel de physique sans que sa femme ne soit jamais mentionnée. En 1925, Albert Einstein veut modifier son testament pour que ses fils héritent de l’argent du Prix Nobel. Mileva proteste et menace de révéler son apport aux recherches d’Albert Einstein. Il lui rit au nez :

T’est-il jamais venu à l’esprit, ne serait-ce qu’une seconde, que personne ne prêterait la moindre attention à tes salades si l’homme dont tu parles n’avait pas accompli quelque chose d’important ? Quand une personne est quelqu’un de complètement insignifiant, il n’y a rien d’autre à dire à cette personne que de rester modeste et de se taire. C’est ce que je te conseille de faire.”

Leur second fils ayant pourtant relater que “la collaboration scientifique de ses parents continua après leur mariage et qu’il se rappelait les voir travailler ensemble en soirée à la même table« .

En 1944, Otto Hahn et Fritz Strassman sont récompensés du prix Nobel de chimie pour leurs travaux sur la fission des noyaux lourds. Pourtant c’est Lise Meintner qui fait cette découverte.

De la même façon, le 18 octobre 1962, le prix Nobel de médecine est attribué à trois hommes, James Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins, pour la découverte de la structure en double hélice de l’ADN.
Mais, en 1951, Rosalind Franklin parvient à déterminer la structure de l’ADN en distinguant, grâce à ses clichés, les deux hélices, nommées A et B. Ses recherches seront montrées par Maurice Wilkins, à son insu, à James Dewey Watson, et il la forcera à quitter le King’s College et à arrêter ses travaux sur l’ADN. 

Bon nombre d’autres femmes ont souffert de l’effet Matilda : Jocelyne Bell pour la découverte des pulsars, Marthe Gautier pour celle de la trisomie 21, Hedy Lamarr pour la Wifi, Ada Lovelace pour le premier programme informatique, Alice Ball pour le traitement contre la Lèpre et bien d’autres encore.

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Les femmes ne font donc pas moins de choses que les hommes. Elles sont invisibilisées et leur travail leur est parfois volé. Malgré les pétitions et les actions de certains collectifs pour la reconnaissance du travail des femmes, le chemin est encore long. 

“Derrière chaque grand homme il y a une femme” ne devrions-nous pas plutôt dire “Chaque “grand” homme cache délibérément une grande femme” ?

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale. Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.