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Les femmes dans les mouvements antiracistes – Volet 1 : Les abolitionnistes

En effectuant des recherches sur les femmes célèbres pour leurs combats antiracistes, je me suis rendue compte que relativement peu de noms m’étaient connus. Il est vrai que j’ai eu tendance à regarder par la fenêtre durant mes cours d’histoire mais il est également probable que ces femmes n’aient pas souvent fait partie des programmes scolaires français. Alors, revenons sur le parcours de certaines de ces femmes, et retenons leurs noms cette fois-ci.

Illustration : Camille Courrié

Au programme d’aujourd’hui, les portraits de deux femmes activistes abolitionnistes ayant lutté pour l’abolition de l’esclavage jusqu’à l’adoption, par le Congrès, du 13ème amendement de la Constitution des États-Unis, le 18 décembre 1865 : « Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est en punition d’un crime dont le coupable aura été dûment condamné, n’existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction. »

Sojourner Truth, “Ne suis-je pas une femme ?”

Sojourner Truth. Photo : Smithsonian National Museum of African American History and Culture

Comme nombre d’abolitionnistes, Sojourner Truth (c.1797–1883) est née esclave, sous le nom d’Isabella Baumfree. Son père a été capturé au Ghana et sa mère est, elle-même, la fille de deux esclaves de Guinée. Isabella est achetée aux enchères une première fois à l’âge de neuf ans, pour 100 dollars, en lot commun avec un troupeau de moutons. Elle est revendue deux fois avant l’âge de treize ans. À dix-huit ans, amoureuse d’un jeune homme de son âge, lui-même esclave d’une ferme voisine, elle tombe enceinte. Puisqu’il n’est pas possible d’épouser un homme appartenant à un propriétaire différent, Isabella est mariée à l’un des esclaves de ses propres maîtres. De cette union forcée naîtront quatre autres enfants.

Réalisant que son maître ne l’affranchira jamais comme il le lui promet, elle s’enfuit en 1826 avec la dernière-née, laissant à contrecœur les aînés. Elle est officiellement affranchie en 1827, lors de la prise d’effet d’une loi anti-esclavage dans l’état de New York. Son fils de cinq ans, toujours propriété de son ancien maître, est vendu la même année à un homme vivant en Alabama. Dans cet état, l’esclavage ne sera aboli que plusieurs dizaines d’années plus tard. Isabella porte l’affaire en justice et devient la première femme noire à obtenir gain de cause face à un homme blanc aux États-Unis. Elle récupère ainsi son fils.

Des années plus tard, Isabella Baumfree se renomme Sojourner Truth et décide de dédier le reste de sa vie à la pratique religieuse du méthodisme (un courant du protestantisme), et au combat pour l’abolition de l’esclavage. Elle rejoint un organisme abolitionniste, la « Northampton Association of Education and Industry », et rencontre des figures majeures du mouvement pour les droits civiques des noirs et des femmes. Elle se heurte alors au sexisme des militants abolitionnistes, et au racisme des militantes féministes blanches, un phénomène à l’origine de l’afroféminisme. En 1850, elle publie ses mémoires sous le titre « L’histoire de Sojourner Truth, une esclave du Nord ».

Oratrice de grande qualité, bien que n’ayant jamais appris à lire ni écrire (c’est un voisin qui a rédigé ses mémoires), elle s’exprime sur les droits des femmes noires face à des publics de plus en plus larges. Elle prononce en 1851 son discours le plus célèbre, à la Convention des droits des femmes dans l’Ohio, durant lequel elle pose la question rhétorique « Ne suis-je pas une femme ? ». Sojourner Truth devient ainsi l’une des figures féministes et antiracistes les plus marquantes du XIXe siècle. 

Sojourner Truth pose les bases de ce qui deviendra l’afroféminisme : un refus de compartimenter les luttes et une affirmation de la singularité des femmes noires, qui appartiennent tant au monde des Noir.e.s qu’au monde des femmes

selon la réalisatrice Amandine Gay, dans la postface française de« Ne suis-je pas une femme ? » de l’autrice afro-américaine Bell Hooks (le titre de l’ouvrage rend justement hommage à Sojourner Truth)

À la fin de la guerre de Sécession, Sojourner Truth s’installe à Washington D.C. Elle s’attaque à de nouveaux problèmes tels que la ségrégation raciale dans les transports en commun, le chômage et la paupérisation des réfugiés afro-américains du Sud, ainsi que l’accès très limité des afro-américains à la propriété foncière. Elle attire l’attention du président Abraham Lincoln, qu’elle rencontre en 1864. Presque un siècle avant Rosa Parks, elle brave la ségrégation en prenant des tramways réservés aux blancs, et gagne d’ailleurs le procès qu’elle intente en 1865 contre un contrôleur qui l’a violemment refusée à bord. Sojourner Truth ne cesse de militer jusqu’à la fin de sa vie, notamment contre la peine de mort. Elle est d’ailleurs la première femme noire à avoir son buste (ou à être représentée par une œuvre d’art) au centre des visiteurs du Capitole. Michelle Obama tiendra le discours suivant lors de l’inauguration en 2009 :

J’espère que Sojourner Truth serait fière de voir qu’une descendante d’esclave occupe les fonctions de première dame des Etats-Unis

A voir : la vidéo de l’inauguration.

Harriet Tubman, la Moïse noire

Harriet Tubman. Photo : RTRO / Alamy Banque D’Imagesaphe : RTRO

Harriet Tubman naît elle aussi esclave, sous le nom d’Araminta Ross, aux alentours de 1820. Les dates de naissance des enfants esclaves sont, en effet, souvent inconnues. À ce sujet, Frederick Douglass écrivait dans  »Mémoires d’un esclave » : « Dans leur grande majorité, les esclaves en savent aussi peu sur leur âge que les chevaux sur le leur et c’est le vœu de la plupart des maîtres de ma connaissance de maintenir leurs esclaves dans cette ignorance. Je ne me souviens pas avoir jamais rencontré d’esclave qui pût donner sa date de naissance. »

La jeune Araminta travaille avant même ses six ans, successivement comme nounou, femme de chambre, infirmière pour enfants. Elle travaille également dans les champs voisins pour des familles de propriétaires de plantations du Maryland, qui la battent sans réserve. Son père, esclave affranchi dont le statut ne peut malheureusement influer sur le sort de la mère ni des onze enfants, apprend à sa fille les rudiments de la survie dans la nature.

À quatorze ans, celle qui prendra plus tard le nom d’Harriet est violemment blessée au crâne, atteinte par mégarde par un contremaître qui visait d’une pierre un fugitif. Elle gardera toute sa vie des séquelles neurologiques de cet accident (crises d’épilepsie, visions), ainsi que des mauvais traitements infligés par ses maîtres. En 1844, elle épouse John Tubman, un jeune esclave affranchi de la ferme voisine. Il est libre, elle non, et il ne s’enthousiasme pas pour les projets de fuite qu’elle lui propose.

Cinq ans plus tard, lorsque son maître décède, Harriet Tubman redoute d’être vendue à des propriétaires du Sud des États-Unis. Alors elle s’enfuit, seule. Poursuivie, elle parvient à rester en vie et parcourt à pied ou en stop les 160 km qui la séparent de Philadelphie. Tout le long du chemin, elle est aidée par des membres de l’ »Underground Railroad » (le chemin de fer clandestin, en français). Ce réseau résistant clandestin d’abolitionnistes vient en aide aux esclaves en fuite, les aidant à s’échapper vers le nord des États-Unis et le Canada.

Harriet travaille pendant un an à Philadelphie, le temps de réunir suffisamment d’argent pour aller chercher sa famille. En 1950, elle revient donc clandestinement dans le Maryland pour aider à s’échapper sa nièce et ses deux filles qui sont sur le point d’être revendues, puis d’autres membres de sa famille. Connaissant toutes les routes à emprunter et les ficelles de l’Underground Railroad, elle en devient chef de réseau.

J’avais franchi la frontière dont je rêvais depuis longtemps. J’étais libre ; mais il n’y avait personne pour m’accueillir sur la terre de la liberté, j’étais une étrangère dans un pays étranger, et chez moi c’était après tout dans le vieux coin des cases […] Mais j’arrivais à cette résolution solennelle : j’étais libre, et ils devraient être libres eux aussi.

Le 18 septembre 1850, la loi des esclaves fugitifs est adoptée (le « Fugitive Slave Act »). Même le Nord des États-Unis devient dangereux pour les esclaves en fuite, qui peuvent être ramenés en esclavage au Sud s’ils se font capturer. Harriet Tubman décide donc de guider les esclaves jusqu’au Canada. Au total, entre 1849 et 1860, elle réussira à libérer 300 esclaves au cours de 19 missions d’évasion, sans qu’un seul de ses passagers clandestins n’y laisse la vie. En revanche, la tête de celle qu’on appelle la « Moïse noire », est rapidement mise à prix.

Annonce de journal offrant une récompense pour la capture d’un esclave en fuite. Traduction libre : « Récompense de $50. Mon jeune nègre se fait appeler « Severn Black ». Il fait environ 1.67m de haut, de couleur marron, a une cicatrice sur sa lèvre supérieure, baisse la tête quand on lui parle, a la paupière qui cligne, a les cheveux longs, blancs et touffus, a environ vingt ans, portait une veste bleue quand il s’est échappé, un pantalon de couleur grise, une chemise bleue rayée, un chapeau mou noir et des chaussures trouées. La récompense sera payée par mes soins pour la capture et la livraison dudit nègre à la prison du comté à Princess Anne, comté de Somerset, Maryland. 1er Avril 1861. » Crédits : Hulton Archive / Getty Images

La guerre de Sécession éclate en 1961 entre les États du Nord et du Sud. Harriett, désormais retraitée de sa fonction de chef de réseau, se porte volontaire pour l’armée de l’Union – les 23 États qui combattent la Confédération. Elle sera tour à tour cuisinière, infirmière, blanchisseuse, éclaireuse et même espionne, jusqu’à la fin de la guerre. En juin 1863, elle conduit une expédition navale sur la rivière Combahee en Caroline du Sud – État confédéré, pour libérer 750 esclaves.

Après la guerre, lorsque l’esclavage est aboli, Harriet Tubman rentre vivre à Auburn, dans l’État de New York, où ses parents et son frère se sont installés. Ne touchant pas de retraite d’ancienne combattante malgré le soutien des généraux de l’Union, elle travaille comme domestique pour échapper à la pauvreté. Elle se remarie avec un homme rencontré pendant une opération militaire et adopte une petite fille. Des dizaines d’années plus tard, elle touche un don de Sarah Bradford qui a écrit un livre sur elle, et finit par obtenir très tardivement une petite pension militaire. Elle construit alors une maison de charité pour Afro-Américains pauvres et âgés. Harriet Tubman militera pour les droits des Afro-Américains et des femmes jusqu’à la fin de ses jours, et décèdera le 10 mars 1913, quelques années avant que les États-Unis n’autorisent le droit de vote des femmes.

Un siècle plus tard, Harriet Tubman devait figurer sur les billets de 20 dollars U.S., pour remplacer le président Andrew Jackson, fervent esclavagiste et surnommé le  »tueur d’indiens ». Harriet Tubman aurait été la première personnalité noire à accéder à cet honneur posthume. Ce projet, annoncé par l’administration Obama en 2016, a pour l’instant été reporté par le président Trump, grand admirateur du populiste Andrew Jackson.

Et les autres alors ?

Des femmes activistes abolitionnistes aux parcours remarquables, il y en eut beaucoup d’autres.

Elizabeth Freeman (environ 1744 – 1829), qui fut la première esclave à gagner un procès pour sa liberté, dans l’État du Massachusetts. Sa statue figure à l’exposition  »Esclavage et liberté » au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines, inauguré en 2016 à Washington D.C. Ellen Craft (1826 – 1891), esclave métissée qui se fit passer pour un homme blanc afin de s’enfuir vers l’Angleterre avec son mari William, supposément son esclave. Tous deux continuèrent la lutte abolitionniste depuis l’outre-Atlantique.

Il y eut aussi des femmes abolitionnistes nées libres, telles que Mary Ann Shadd Cary (1823 – 1893), première femme noire à fonder un hebdomadaire aux États-Unis, Frances Ellen Watkins Harper (1825 – 1911), première femme noire autrice et poète à réussir à publier une nouvelle. Sarah Parker Remond (1824 – 1894), qui commença son combat militant abolitionniste à l’âge de seize ans. Ou encore Sarah Mapp Douglass (1806 – 1882), l’une des fondatrices de l’association littéraire féminine (Female Literary Association), un espace d’échange de connaissances, compétences, valeurs et croyances entre femmes afro-américaines qui les préparait à des rôles publics dans la lutte abolitionniste.

N’oublions pas les sœurs Forten, issues de l’une des familles noires les plus célèbres et fortunées de Philadelphie. Margaretta (1806 – 1875), Harriet (1810 – 1875) et Sarah (1814 – 1893), filles de James et Charlotte Forten, furent brillamment éduquées dans des écoles privées et par des professeurs particuliers. Elles participèrent à fonder et financer au moins six organisations abolitionnistes, et aidèrent à la fuite d’esclaves. Harriet Forten Purvis et son mari Robert furent chefs de réseau de l’Underground Railroad, tout comme Harriet Tubman. Sarah Forten, également mariée à un Purvis, était une autrice et poète, qui commença à l’âge de dix-sept ans à écrire pour le journal abolitionniste « Le libérateur » (« The liberator » en VO), sous plusieurs pseudonymes.

La prochaine fois, je ferai un bond de quelques décennies pour vous parler de femmes qui se sont battues au sein du mouvement américain des droits civiques. À bientôt pour un nouveau point Histoire !


Sources :
https://www.biography.com/activist/sojourner-truth
https://www.history.com/topics/black-history/sojourner-truth#section_8
https://historicalsnaps.com/2018/07/29/harriet-tubman-i-was-free-but-there-was-no-one-to-welcome-me-to-the-land-of-freedom/
https://www.franceinter.fr/culture/harriet-tubman-la-moise-noire
https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture. A Washington D.C. depuis 4 ans mais bientôt en route pour de nouvelles aventures. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.