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Comment les règles sont-elles perçues dans le monde ?

« Je suis indisposée », « j’ai mes ragnagnas », « les anglais ont débarqué », « j’ai mes machins » ; toutes ces périphrases ont bercé notre adolescence et parfois encore notre vie d’adulte. Ces contorsions pittoresques prouvent à quel point les règles sont bel et bien taboues (oui, en France aussi !). Alors que le phénomène de l’ovulation a été découvert au milieu du XIXe siècle, les médecins s’accordent finalement à définir les menstruations à la fin du XIXe siècle (il était temps) comme « un écoulement sanguin qui se produit périodiquement chaque mois sous l’influence de l’ovulation ». Si en France on réinvente la couleur du sang dans les publicités (tu te souviens du liquide bleu ?), qu’en est-il dans le reste du monde ?

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Avoir ses règles en Afrique 

Ce que l’on constate d’abord en Afrique, c’est le nombre exorbitant de croyances « socioreligieuses » propres à chaque pays. Ces mythes autour des menstruations freinent l’évolution des mentalités. Les musulmans interdisent à une femme, lors de sa période de règles, de lire ou simplement de toucher le Coran de peur de souiller le texte sacré.

Au Bénin, elle doit se tenir à l’écart des lieux sacrés car elle est « impure ». Dans d’autres pays, pendant leurs règles, les femmes ne doivent pas toucher à la nourriture. Par exemple, au Gabon, elles ne peuvent pas pêcher de peur de faire fuir les poissons, ni faire la cuisine, ni monter aux arbres car ceux-ci ne donneraient plus de fruits. À Madagascar, elles ne peuvent pas faire la mayonnaise ! Le continent africain cherche ainsi à faire peser sur les femmes en période de règles un sentiment de honte et de culpabilité en imposant le secret. Malheureusement, la dimension secrète des menstruations ne s’arrête pas aux hommes comme on pourrait le penser.

Si l’on prend l’exemple du Malawi, personne ne prévient ou informe les jeunes filles de ce que sont les règles : ni parents, ni professeurs. En effet, seules les tantes (une fois les premières règles arrivées) sont autorisées à en parler pour leur montrer comment fabriquer une serviette hygiénique avec de vieux vêtements. La précarité menstruelle est omniprésente sur ce continent car les serviettes hygiéniques sont trop chères pour la majorité des africaines, contraintes d’utiliser des méthodes alternatives comme la boue, un torchon ou un tissu, des bouts de matelas, des journaux… Ces expédients désastreux provoquent au mieux des allergies, au pire infections et maladies.

Enfin, il faut savoir que dans des pays comme l’Ouganda, le Rwanda, le Kenya, le Bénin, l’Afrique du Sud ou encore l’Éthiopie, au moins 10% des jeunes filles ne vont pas à l’école durant leurs règles à cause du manque d’eau courante, des sanitaires scolaires mixtes et/ou sales voire inexistants, et du manque d’accès aux protections hygiéniques. En Éthiopie, beaucoup pensent que les menstruations sont synonymes de rapports sexuels ; c’est d’ailleurs pourquoi les garçons ont pour habitude de se moquer des filles qui ont leurs règles. Toutes ces croyances « socioreligieuses » ont pour conséquence la déscolarisation des jeunes filles, les sentiments de honte et d’incompréhension, les grossesses précoces (qui pourraient être évitées sans les secrets) et l’isolement (comme au Mali où les femmes auraient des pouvoirs décuplés de guérisseuses, d’où leur isolement dans une hutte lorsqu’elles ont leurs règles !).
Heureusement, on note quand même un progrès du côté de la Zambie, le premier pays africain à instituer un « congé menstruel », d’ailleurs baptisé « le jour des mères ». 

Au Moyen-Orient 

Comme en Afrique, des croyances extravagantes existent au Moyen-Orient. Sauf que dans cette zone géographique, elles sont étonnamment établies autour du thème de l’eau. En Afghanistan, se doucher en période de règles rend les femmes stériles et il leur est d’ailleurs interdit de s’asseoir sur un sol mouillé (non, ce n’est pas une blague). Tandis qu’en Israël, se laver à l’eau chaude rendrait les règles abondantes. Le cas de l’Afghanistan mérite attention : on peut observer qu’une réglementation ferme régit les droits des femmes lorsqu’elles ont leurs règles. Elles n’ont pas le droit de cuisiner ni de consommer de la viande, du riz, des légumes, les aliments acides, ni boire de l’eau froide.

Dans certaines communautés, les autres femmes ne leur adressent pas la parole (super la sororité) et elles doivent simplement se contenter de les ignorer. Ici, les femmes sont impures, voire possédées par le démon. C’est également le cas du Pakistan : personne n’est autorisé à parler des règles. Une censure extrême s’exerce, au point qu’on te somme de te taire si tu commences à parler des menstruations. Si, en Iran, les règles passent pour une maladie pour 48% des femmes, c’est un véritable casse-tête pour les Syriennes qui connaissent une précarité menstruelle semblable à celle de l’Afrique : des chiffons font également office de protection hygiénique. Non seulement il s’agit d’une alternative inadaptée et renforcée par la rareté de l’eau pour les laver ! De plus, les médicaments sont onéreux et difficiles à trouver.

Du côté de l’Égypte, Shark And Shrimp devient la première entreprise au Moyen-Orient à instaurer en avril 2019 un congé menstruel, d’une journée par mois, pour ses salariées qui souffrent de règles douloureuses. Si cette mesure fait franchir un pas vers la fin du tabou des règles, peut-elle néanmoins devenir une excuse pour justifier l’inégalité femmes-hommes ? 

En Extrême-Orient

Ces congés menstruels, évoqués dans le cas de l’Égypte, ont également été instaurés au Japon, en Corée du Sud ainsi qu’en Indonésie. Si cette mesure existe depuis 1947 au pays du soleil levant, il est pourtant mal perçu par la société qu’une femme en fasse usage, et elle sera très rapidement jugée. C’est pourquoi seulement 0,09% des Japonaises y ont recours. Par ailleurs, les femmes ne peuvent pas devenir cheffes sushi.
En effet, une croyance veut que les menstruations dérèglent les papilles gustatives et que la température corporelle des femmes soit trop élevée. Ces convictions ne reposant sur aucune base scientifique, il s’agit pour la société japonaise d’un moyen d’exercer (encore et toujours) un contrôle sur les femmes. En Malaisie, les règles sont impures au point que les femmes doivent nettoyer leurs tampons usagés à l’eau et au savon avant de pouvoir les jeter. Pourquoi a-t-on l’habitude de penser que le sang menstruel est si différent ?

En Amérique du Sud

  En Bolivie, les femmes ne jettent pas leurs protections dans les poubelles publiques : elles ont grandi avec l’idée que « jeter un tampon peut faire propager le cancer ». En raison de ce mythe complètement délirant, elles gardent leurs tampons ou serviettes usagées toute la journée jusqu’à leur retour au domicile. D’autres croyances absurdes subsistent en Amérique du Sud. Par exemple, en Argentine, que prendre un bain arrêterait l’écoulement sanguin mais cette méthode est déconseillée car dangereuse pour la santé. De plus, que ce soit en Colombie ou au Brésil, il ne faudrait pas se laver les cheveux durant la période des règles.

En réalité, ces balivernes perdurent parce que les écoles ne dispensent pas d’informations satisfaisantes sur les menstruations. Si c’est un lieu commun pour certains de qualifier les règles de « naturelles », d’autres les trouvent encore « dégoûtantes » car il est ancré dans la culture de les associer à ce qui est mal et honteux. En Équateur (et dans tant d’autres pays), les femmes utilisent des codes secrets pour demander un tampon ou une serviette. Est-il logique que la société patriarcale leur impose de se sentir mal à l’aise à propos d’un événement cyclique qu’elles ne contrôlent pas ? 

En Amérique du Nord 

Aux États-Unis comme au Canada, les femmes ressentant de l’embarras durant leurs règles sont incitées à les cacher, à tel point qu’il peut être mal vu pour une femme de laisser visible l’emballage d’une protection hygiénique alors qu’il s’agit de la poubelle de leur domicile ! Au Mexique, si une femme éprouve des douleurs menstruelles, elle ne le dit pas ou prétend avoir une migraine.

De plus, une phobie s’est développée autour du tampon : les mexicaines limitent son usage de peur que l’hymen rompe lors de son insertion. Enfin, avoir des relations sexuelles lorsqu’une femme a ses règles est bien trop souvent considéré comme « dégoûtant ». Si dans un pays aussi avancé que les États-Unis on a tendance à imaginer que les règles ne sont plus un sujet tabou, 51% des américains considèrent pourtant qu’il est inapproprié qu’une femme parle de menstruations sur son lieu de travail. En outre, 73% des américaines ont déjà caché leur protection hygiénique lorsqu’elles se rendent aux toilettes et 62% considèrent qu’elles ne sont pas prises au sérieux quand elles évoquent leurs douleurs menstruelles. La libération de la parole féminine aux États-Unis a-t-elle réellement atteint son apogée ? 

Finalement, que je sois éthiopienne, égyptienne, japonaise, brésilienne ou américaine, mes règles seront toujours un problème au sein de la société, qu’il soit d’ordre matériel ou moral. Elles seront pour certains l’occasion de m’humilier, de me rabaisser lorsque je me plains des douleurs, pour d’autres encore de faire des blagues sur mon humeur. Enfin, où que je sois dans le monde (si j’ai la chance de ne pas souffrir de précarité menstruelle), la composition exacte des tampons et serviettes hygiéniques me sera inconnue, malgré les risques d’endométriose ou d’infertilité. Pensez-vous, vous aussi, qu’il nous reste encore quelques montagnes à gravir ? 


Bibliographie : 

Article : “Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle Époque » – Open Edition, 1 février 2009
Article : « Ce que subissent les femmes, à travers le monde, quand elles ont leurs règles » – RTL, 21 septembre 2015 
Article : « Avoir ses règles dans une Syrie en guerre, le calvaire des femmes » – TV5MONDE, 31 octobre 2016
Témoignages : « Des femmes nous racontent comment la société a rendu les règles honteuses » – BuzzFeed, 16 juillet 2017
Vidéo : « Si j’avais mes règles dans le monde » – Brut, 30 août 2017 
Article: « Nearly half of American women have been « period shamed » » – Daily Mail, 4 janvier 2018
Article : « Croyances et stigmatisation autour des menstrues de la femme africaine » – Africa Post News, 20 février 2018
Article : « Quand les règles inspirent les mythes du monde entier » – Dans Ma Culotte, 4 mai 2018
Article : « Des filles – et des garçons ! – démystifient les règles dans cinq pays à travers le monde » – Unicef, 25 mai 2018
Vidéo : « La perception des règles à travers le monde » – Konbini News, 29 mai 2018
Article : « Les règles à travers le monde » – Femmes Plurielles, 29 novembre 2018Article : « Cette entreprise égyptienne instaure un congé menstruel : une première au Moyen-Orient » – Terra Femina, 15 avril 2019

Ex khâgneuse, et fraîchement titulaire d’une Licence de Lettres Modernes à la Sorbonne, je suis une de celles que certains qualifient de « féministe de merde » et j’en suis TRÈS fière ! Activiste FEMEN, j’attends ma première garde à vue pour enfin me mettre au yoga et à la méditation, dans l’optique de mieux encaisser (si c’est possible) les propos nauséabonds des masculinistes. PS : Je suis née le même jour que la militante féministe Margaret Sanger (oui, je sais, ça en jette !).