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The Pad project : devenir actrice de son hygiène menstruelle

The Pad Project : devenir actrice de son hygiène menstruelle

L’association The Pad Project est née d’une initiative d’étudiantes américaines. Son but : permettre à toutes personnes menstruées d’avoir accès à des produits hygiéniques de qualité et à faible coût. Et ce, grâce à l’installation de machines de fabrication de serviettes hygiéniques dans les pays où l’accès aux produits d’hygiène féminine est difficile.

Avoir ses règles est rarement une partie de plaisir. Entre les crampes et la fatigue – troubles faisant partie du syndrome prémenstruel -, la honte qui entoure toujours ce sujet, ou encore la fameuse « taxe rose » sur les produits d’hygiène menstruelle (taxés comme des produits de luxe), être une personne menstruée dans une société occidentale n’est déjà pas de tout repos. Alors, imaginez maintenant que vous ayez vos règles dans un pays où les tampons et serviettes hygiéniques ne sont pas aussi facile d’accès. L’idée ne donne pas vraiment envie, n’est-ce-pas ?

Des étudiantes américaines du lycée d’Oakwood (Los Angeles), et leur professeure d’anglais, Melissa Berton, font le même constat en 2013 après avoir assisté à la Commission annuelle de la condition de la femme des Nations Unies.  Durant l’événement, elles y découvrent la précarité menstruelle (difficulté d’accès aux protections hygiéniques) à laquelle font face de nombreuses jeunes filles dans les pays en développement, comme l’Inde. En effet, selon une étude de la fondation Dasra réalisée en 2014, « plus de 200 millions de femmes indiennes ignorent les règles d’hygiène menstruelle ». Pire encore, l’enquête montre que « la culture du silence autour des menstruations dans le pays est si complète que 71% des filles déclarent ne pas avoir connaissance de leurs menstruations avant leur arrivée ».

Ce manque d’information sur un phénomène pourtant naturel ainsi qu’un accès limité à des toilettes séparées et fonctionnelles obligent les personnes réglées à compromettre leur éducation : chaque année, en Inde, 23% abandonnent l’école pour cette raison, indique la Dasra. Faute de protections hygiéniques, l’étude révèle aussi qu’elles sont 88% à utiliser des chiffons sales, des feuilles voire même des cendres pendant leurs règles alors que « les infections des voies reproductrices sont 70% plus fréquentes chez les personnes qui utilisent des matériaux non hygiéniques »

Outre ces difficultés, les personnes menstruées font également face à de nombreux préjugés autour des règles. Par exemple, en Inde, si vous avez vos menstruations, vous ne pouvez pas aller prier au temple, visiter des lieux publics, vous ne pouvez même pas cuisiner ou aller chercher de l’eau : vous êtes considérées comme sales. Ces interdictions augmentent le tabou autour des règles, rendant ainsi l’expérience de leur première arrivée réellement terrifiante.

Tout part d’un projet de film documentaire…

Fortes de ces informations cruciales, les étudiantes d’Oakwood reviennent de la Commission avec une idée. Elles souhaitent mettre l’accent sur la situation des personnes menstruées en Inde à travers un documentaire. Pour ce faire, elles entrent en relation avec Arunachalam Muruganantham, inventeur et entrepreneur social indien, aussi connu sous le nom de « Menstrual Man ».
Au début des années 2000, ce dernier a en effet créé sa propre machine à fabriquer des serviettes hygiéniques biodégradables, faites avec des produits locaux, moins chères et plus accessibles aux femmes (retrouvez toute l’histoire de son invention dans la vidéo ci-dessous).

“How I started a sanitary napkin revolution!”, conférence Ted d’Arunachalam Muruganantham, en mai 2012, sous-titrée en anglais

Les étudiantes s’associent ensuite avec Action India, une organisation indienne de lutte pour l’émancipation des femmes, afin d’identifier une communauté qui désire se procurer une des machines de l’inventeur indien. Une fois le village sélectionné, elles lancent deux campagnes de financement participatif via la plateforme Kickstarter pour financer la réalisation du documentaire, la mise en place entière d’une machine (723$) ainsi que le coût des matières premières et les salaires des futures employées pour la première année. Au total, elles récoltent plus de 55 000$. Ainsi naît donc le film « Period. End of sentence » (ou « Les règles de notre liberté » en français) réalisé par la réalisatrice américano-iranienne, Rayka Zehtabchi, et sorti en 2018. Disponible sur Netflix, il dure 26 min et a été nommé aux Oscars 2019 dans la catégorie meilleur court-métrage documentaire.

Dans « Period. End of sentence », on suit l’histoire des femmes de Kathikhera, un village rural situé à 60km à l’est de New Delhi, où la machine de fabrication de serviettes hygiéniques est installée en 2017. On y découvre l’impact de la machine sur la communauté locale. « Vous savez ce que c’est une serviette hygiénique ? », demande la réalisatrice au début du documentaire. Réponse unanime des jeunes filles et femmes interrogées : non. « On en voit à la télé et ailleurs mais c’est trop cher », explique l’une d’elles. Le prix. Voilà encore un problème auquel sont confrontées les personnes menstruées dans de nombreux pays. « Seulement 12% des 355 millions de femmes indiennes en période de menstruation utilisent des serviettes hygiéniques », montre une étude réalisée en 2011 par AC Nielsen, une société mondiale de recherche en marketing, et citée dans un article du Times of India. En plus du tarif, il existe également des mythes concernant les serviettes hygiéniques : les personnes les utilisant deviendraient aveugles ou ne se marieraient jamais. Autant de croyances que The Pad Project tente de déconstruire.

Qui se transforme en organisation mondiale…

« Notre mission est que 100% des personnes réglées bénéficient des outils nécessaires durant leurs menstruations. Nous voulons réécrire l’histoire liée aux règles, les transformer en source de fierté », affirment les membres de The Pad Project sur leur site internet. Chaque machine permet de convertir 3 000 femmes à l’utilisation de serviettes hygiéniques et fournit un emploi à dix d’entre elles. Elles peuvent produire entre 200 à 250 serviettes par jour, vendues ensuite 0,05$ l’unité, soit le tiers de celles disponibles dans les magasins. « Nous travaillons de 9h à 17h et chaque jour, nous devons signer un cahier de présence à notre arrivée et notre départ », explique Suman dans le documentaire. Une véritable micro-économie se développe dans chaque village où sont installées ces machines. En effet, les employées s’occupent de tout : de la production à la vente en passant par le conditionnement. Elles choisissent même leur nom de marque pour leur gamme de serviettes hygiéniques. « Il n’y a pas de marque globale, c’est par les femmes, pour les femmes et aux femmes », insiste Arunachalam Muruganantham, inventeur de la machine, dans un article de la BBC. Dans le village de Kathikhera, elles ont choisi le nom « Fly », symbolisant l’envol des femmes permis grâce à ce produit.

Car mettre fin à la précarité menstruelle n’est pas l’unique objectif de The Pad Project. L’installation de ces machines s’inscrit également dans une démarche émancipatrice. Grâce au salaire qu’elles gagnent, les salariées peuvent désormais participer aux achats de la famille. « Mon mari me voue plus de respect depuis que je gagne ma vie », confie l’une des villageoises dans « Period. End of Sentence ». Pour beaucoup, c’est la première fois qu’elles travaillent en dehors des champs et gagnent un revenu. Une seconde façon de les aider à prendre leur indépendance.

Une fois le court-métrage terminé, les membres de The Pad Project ne souhaitent pas en rester là. Elles savent que de nombreux changements restent encore à faire dans plusieurs pays et veulent aider à les réaliser. Ce qui a commencé comme un simple projet de film documentaire par un groupe d’étudiantes se transforme alors en une association mondiale. « Notre organisation adopte une approche sur plusieurs fronts pour parvenir à l’équité menstruelle en combinant les machines de serviettes hygiéniques avec des partenariats communautaires, l’éducation à la santé sexuelle et reproductive ainsi que le travail de défense des droits des femmes », peut on lire sur leur site officiel. Chaque fois que l’association installe une machine, elle s’associe donc avec des organisations locales bien établies pouvant organiser des ateliers dirigés par la communauté. Ces derniers permettent d’entamer un dialogue essentiel sur les menstruations et l’éducation aux droits sexuels et reproductifs.

Pour mener un combat sur plusieurs fronts

L’hygiène menstruelle est une thématique très importante dans nos sociétés. Nous sommes toutes concernées, peu importe où nous vivons. Car lorsque les personnes réglées disposent des produits nécessaires pour appréhender au mieux leurs menstruations, les bénéfices sont énormes, tant pour elles que pour leur pays. La fondation USAid a, en effet, calculé que « si l’Inde scolarisait seulement 1% de filles en plus dans le secondaire, le produit intérieur brut du pays augmenterait de 5,5 milliards de dollars [et] leurs revenus personnels pourraient augmenter de 15 à 25% ». C’est simple : l’éducation des femmes et des filles a un impact économique et social direct sur les individus, les communautés et les nations. D’où l’importance de l’initiative des étudiantes américaines.

En 2020, The Pad Project compte déjà six machines installées dans différentes régions d’Inde et une au Sierra Leone. L’association travaille actuellement sur des projets en Afghanistan et au Guatemala. Et dans les prochaines années, les membres espèrent se développer dans des pays africains, comme le Kenya ou l’Ouganda, où les problématiques liées aux menstruations sont aussi très présentes. Toutefois, l’implantation d’une machine n’est jamais imposée. Elle se fait toujours par l’initiative d’activistes locales rentrant en contact avec l’organisation et témoignant de la nécessité d’une machine dans leur village. Les membres de The Pad Project réalisent alors des recherches sur les besoins de la zone concernée avec l’aide d’experts locaux afin de déterminer si les conditions sont optimales pour l’installation. Par exemple, s’il manque de l’énergie, elles fournissent des panneaux solaires. Puis, elles récoltent des dons pour une machine et un an de matériaux. Après cette période, les profits faits sur place permettent une micro-économie autonome.

D’autre part, l’organisation lutte également contre la précarité menstruelle dans les sociétés occidentales, comme aux Etats-Unis, en dénonçant notamment la taxe rose. Il s’agit donc d’un combat global, mais aussi local. Sur leur site internet, les membres expliquent leur engagement de la manière suivante : « A The Pad Project, nous refusons d’accepter un monde où les femmes doivent choisir entre acheter des serviettes hygiéniques ou acheter leur prochain repas. » Et je pense que nous sommes toutes d’accord avec elles. Alors, vive les protections hygiéniques et surtout, aimons nos règles !

Après trois années d'études de journalisme, j'ai fait un service civique en Équateur dans une association luttant contre les violences faites aux femmes. Mon féminisme s'est construit aux côtés de ces femmes et de ma mère, présidente d'asso. Grande gueule, j'adore les débats. Je suis aussi végétarienne, fan des gros chiens et de l'odeur des livres neufs. Et mes amies vous diraient que je suis une danseuse hors pair !