TOP
Sophie Truchot-Barret

Sophie Truchot-Barret, experte en égalité femme-homme

Du 18 au 20 septembre 2020 se déroulait le festival Empow’her à la cité fertile de Pantin (93). Présente à l’évènement pour le compte de Meufer, j’ai eu la chance d’y croiser la route de Sophie Truchot-Barret, experte de l’égalité femme-homme en entreprise et co-fondatrice de La Fusée.

Membre des colleur.euse.s, secrétaire de l’ONG ADSF (Agir pour le Développement de la Santé des Femmes), créatrice de WTFéminisme, Sophie a accepté de répondre à mes questions.

Sophie Truchot-Barret
Photo : Vivien Bertin

Sophie, tu as co-créé La Fusée avec ton associé Renaud Voisin, peux-tu nous en résumer la mission ?

“La Fusée est l’acronyme de Laboratoire de Formation Universelle pour une Société de l’Égalité. C’est un cabinet de conseil en stratégie du changement, qui accompagne des acteurs professionnels dans leur mise en place de l’égalité femme-homme, qu’il s’agisse de collectifs, d’associations ou d’entreprises. On intervient aussi dans les collèges, les lycées, et à Sciences Po Toulouse dans le cadre du Master « Politique, Discriminations et Genre ». Notre message avec la Fusée, c’est que l’égalité femme-homme, ça peut être très concret.”

Depuis quand est-ce que La Fusée existe ?

“Cela fait un peu moins d’un an. Avec Renaud, nous avons d’abord créé une association qui s’appelle WTFéminisme. Il s’agissait de sensibiliser aux discriminations de genre par le rire et également de promouvoir des projets portés par des femmes qu’elles soient cisgenre ou transgenre : toute personne qui se dit femme et qui lutte contre les discriminations de type sexiste. On avait un compte Instagram sur lequel on publiait des témoignages mais surtout au travers duquel on faisait passer des informations chiffrées, parce que pour pouvoir se rendre compte du sexisme et de ses dommages énormes, il faut chiffrer. C’est le présupposé, avant même des politiques publiques. Nous avons aussi créé des « shotcasts » qui sont des podcasts très courts, pour un shot de féminisme : on y présentait une intervenante militante, politique ou artiste inspirante. Nous comptions d’ailleurs organiser un évènement mais en raison de la COVID-19, cela n’a pas pu se faire.”

C’est avec la création de cette association que vous avez senti que vous aviez un rôle à jouer ?

“Oui, on s’est dit qu’il fallait prendre notre bâton de pèlerin et aller voir tous les acteurs professionnels.

En France, il existe déjà des lois sur l’égalité qui sanctionnent les discriminations, les agressions et le sexisme, mais elles sont peu connues et très peu appliquées, ça ne fonctionne pas. Alors on s’est dit qu’on allait aller directement sur le terrain pour mettre en œuvre cette égalité.

Il faut vraiment davantage d’inclusivité en entreprise parce que si l’on veut créer les outils de demain et les produits de demain, si l’on veut répondre aux demandes sociales, à l’enjeu écologique, aux demandes d’inclusion, si l’on veut arrêter de créer des vêtements ou du maquillage pour un type de corps, il faut cesser d’avoir toujours les mêmes clones aux commandes. Il faut inclure toute la diversité possible dans les responsabilités des entreprises et des acteurs professionnels au sens large.”

Comment cela se passe, en pratique, cet accompagnement avec la Fusée ?

“Cela se passe en trois étapes. En premier lieu, on audite la structure pour se rendre compte de la situation en termes d’égalité de promotion des carrières, d’égalité salariale, ou encore de congé parental, que ce soit pour partir en congé ou en revenir. En second lieu, on procède à un audit plus qualitatif, c’est-à-dire une série d’entretiens individuels durant lesquels on identifie de potentielles situations problématiques. On utilise pour cela un guide d’entretiens qui a été validé par une psychologue. Enfin, dans une troisième étape, on fait un scan de tous les outils de communication, c’est-à-dire comment la structure se présente-t-elle en externe par exemple vis-à-vis de ses clientes et clients s’il s’agit d’une entreprise, mais aussi comment s’adresse-t-elle en interne aux personnes qui travaillent pour elle, dans la communication interne, dans les événements qu’elle organise, dans tous les outils à destination des manageuses et managers, comme par exemple le guide d’entretien annuel. On analyse tout cela et enfin on établit des recommandations sur les points d’amélioration qui nous paraissent les plus importants.”

Quelles recommandations, par exemple ?

“Très souvent nous recommandons de la formation, qu’elle soit en visioconférence ou en présentiel. Par exemple, on recommande un exercice de réalité virtuelle qui marche vraiment bien. Ça passe bien parce que c’est un jeu : on met un casque et des lunettes et pendant 15 minutes, on est dans la peau d’une femme. On subit pleins de petites situations et de petites réflexions qui font vraiment ressentir l’impact du sexisme ordinaire sur notre quotidien. C’est assez fort et ça a beaucoup d’impact auprès des hommes puisque ça leur permet de se rendre compte réellement du sexisme.

Nous mettons aussi en place des recommandations qui permettent d’améliorer la flexibilité du temps de travail. Par exemple, que les temps de réunion, les événements et les temps festifs ne soient pas forcément le soir ou le week-end, ce qui est souvent au désavantage des femmes. On le déplore mais c’est malheureusement encore les femmes qui s’occupent davantage des enfants donc ces temps de réunions qui sont des temps informels pour progresser dans l’entreprise doivent être placés à des moments où les femmes peuvent y assister, donc en journée. Enfin, un certain nombre de recommandations a pour objectif de modifier le recrutement et le management pour qu’ils soient plus inclusifs.”

Vous avez fait appel à une psychologue pour vos guides d’entretiens, avez-vous d’autres types de partenaires ?

“On a un partenariat avec Ekiwork qui fait des formations contre le sexisme en entreprise ou avec Reverto pour la réalité virtuelle. On travaille aussi avec Myfuture : on a fait du pro bono pour eux mais maintenant on va établir un partenariat. Myfuture s’attaque aux racines du problème puisque leur mission consiste à aider les collégiennes, collégiens, lycéennes et lycéens à avoir une meilleure vision du monde du travail et à cesser de se censurer pour des raisons sociales ou des raisons de genre, entre autres. Elles s’adressent beaucoup aux jeunes des quartiers populaires mais pas uniquement. Elles se sont rendu compte que dans pas mal de secteurs, comme ceux du bâtiment ou du numérique, très peu de jeunes femmes postulaient à des stages. Et que quand elles le faisaient, c’était souvent des expériences compliquées. Ils ont donc fait appel à nous et à d’autres actrices comme le collectif Femmes@numérique pour réaliser un guide des bonnes pratiques à destination des entreprises. Avec ce guide, les entreprises se comportent mieux et forment mieux leurs employées à accueillir de la diversité, quelle qu’elle soit. Cela leur permet d’éviter ces situations problématiques et de fidéliser ces jeunes personnes à rester dans l’entreprise.

A côté de ces partenariats, nous avons aussi créé un certain nombre d’outils, notamment un code de conduites qui permet aux entreprises ou services de se situer ou s’évaluer. C’est un peu comme le code de la route, c’est-à-dire que l’on propose différentes situations et, de la même façon que pour le code de la route on choisit par exemple entre tourner à droite ou s’arrêter, ici on a des propositions comme « c’est ok », « c’est déplacé », « c’est du sexisme », « c’est de la discrimination », etc. A la fin, on fait le score de chacun et, comme on est un peu méchants (rires) on leur indique aussi la correspondance en termes d’amendes ou d’années de prison, afin que ça matérialise les impacts légaux de ce sexisme.”

Avez-vous d’autres projets en cours, en dehors de ces formations ?

“On accompagne un collectif d’artistes qui s’appelle Gang Of Witches, dans le cadre d’un podcast pour lequel nous identifions des thèmes et des intervenantes, afin de distribuer la parole à d’autres voix que celles qu’on entend habituellement. Les deux dernières invitées étaient Geneviève Fraisse, philosophe et chercheuse au CNRS, et Starhawk, une militante écoféministe, sorcière païenne américaine de Californie. Starhawk se bat beaucoup en ce moment contre les feux de forêt, contre le désastre écologique. Elle est très politisée aussi donc impliquée dans les élections américaines. Nous participons donc à restructurer ce podcast et à le promouvoir pour faire passer la parole.”

On a vécu en cette rentrée le lundi 14 septembre, journée de protestation des collégiennes et lycéennes contre les restrictions sur leurs tenues, qu’en penses-tu ?

“Je me souviendrai toujours d’une formation qu’on avait faite avec des collégiennes et collégiens, à la fin de laquelle on nous avait dit dans les commentaires que nous étions trop binaires, car nous n’avions pas abordé des questions sur la transidentité ou la fluidité de genre. Je m’étais fait la réflexion que si une ou un élève de 5ème était capable de nous dire « vous êtes un peu binaires, vous devriez penser en dehors du genre », c’est que cette génération était hyper politisée dans le sens noble du terme c’est-à-dire savait se saisir des enjeux sociaux et sociétaux. Le #lundi14septembre pour moi, c’est la même chose.

J’ai aussi échangé au téléphone avec les trois créatrices de « Balance ton stage » (@balancetonstage). Camille, Agathe et Simon sont étudiantes à l’école de commerce EM Lyon et ont expérimenté du sexisme en entreprise lors de leur première expérience professionnelle. A 20 ans, elles ont lancé une étude auprès des 170 élèves de l’EM Lyon et les résultats indiquent que 23% des élèves ont été victimes de sexisme et 43% en ont été témoins – donc plus des 2/3 des élèves sont concernées, et elles ont donc lancé un manuel de sensibilisation. Donc ces personnes-là ont entre 12 ans, pour les remarques sur la non-binarité, et 20 ans, pour la création d’un manuel de sensibilisation, et je dois dire que ça fait beaucoup de bien de constater cette implication de la nouvelle génération. Quand on est militante, qu’on pense qu’il faut ouvrir la société et y inclure tout le monde et toutes les différences possibles, c’est un peu dur parfois d’être toujours celle qui tente d’expliquer ces questions aux dîners de famille etc. Alors, quand on voit ce mouvement, ça met beaucoup de baume au cœur.”

On parle beaucoup du monde de demain cette année, à quoi ressemble-t-il pour toi ?

“Virginia Woolf écrivait en 1929 quelque chose comme « d’ici cent ans, j’espère qu’on arrêtera de dire une femme poète et on dira juste une poète ». Pour moi le monde de demain c’est ça, on aura plus besoin d’écrire sur le fait d’être une femme, on écrira parce qu’on est là, sans justification et avec une légitimité identique quel que soit notre genre. Chacune aura son altérité. Comme le disait Eugénie Ndiaye lors de la table ronde des Bâtisseuses, il y a une différence entre la mondialisation et la mondialité. La mondialisation, c’est la colonisation par le genre, par la question raciale et la question sociale, c’est la domination des puissants sur des dominées. Alors que la mondialité, c’est la relation par le soin, par l’échange, par le fait de reconnaître l’autre avec ses altérités, de se dire que l’autre est une personne et que donc elle mérite l’écoute et le soin. Pour moi, ce sera aussi ça le monde de demain, la mondialité plutôt que la mondialisation.”

C’est une vision très optimiste, est-ce que tu es aussi optimiste en ce qui concerne le sexisme en entreprise ?

“Il y a encore du chemin à faire, il suffit de voir du côté de nos responsables politiques.

Il y a encore des comportements problématiques dans le monde du travail, mais la prise de conscience est tellement généralisée que ces comportements problématiques appartiennent au passé et vont devoir cesser. On n’accepte plus, on ne proteste plus poliment, on n’est plus gentilles, on n’est plus désolées, on avance fortement.

D’autre part, si on se place du point de vue d’un acteur privé, travailler avec des gens différents est porteur d’innovation. La mixité dans les équipes est bénéfique quelle qu’elle soit, ça a été prouvé par le Harvard Business Review citant diverses études du MIT (Institut de technologie du Massachusetts). Même d’un point de vue capitaliste, l’entreprise profite de la diversité en termes de finances, de stabilité et d’innovation.”

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture. A Washington D.C. depuis 4 ans mais bientôt en route pour de nouvelles aventures. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.