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Rencontre avec Fatima Ezzahra Benomar du collectif Les Effronté-es

La vague Metoo initiée en 2017 a germé en une véritable révolution pour la condition de toutes les femmes dans le monde. Quelle que soit leur origine sociale, géographique, culturelle, leur parole s’est libérée pour combattre le dogme de la domination patriarcale. Une des traductions de cette révolution : l’explosion des associations féministes. Dans toutes les couches de la société, elles poursuivant chacune leur objectif commun d’égalité des genres, et ce sous des formes parfois inédites. Le festival Empow’her que Meufer a couvert proposait dans l’une de ses conférences un débat sur les nouveaux modes d’action féministes, qu’ils soient physiques (collages de rue, manifestations) ou digitaux (#balancetonporc). Parmi les intervenantes, Fatima Ezzahra Benomar, co-fondatrice du collectif les Effronté.es. Alternant entre la politique, l’écriture et la lutte féministe, rencontre avec une militante déterminée.

Logo les Effronté-es

Fatima Benomar, merci de nous avoir accordé cet entretien. Tout d’abord que ressentez-vous après avoir participé à ce premier festival Empow’her ?

“Ce qui me semble important, c’est de pouvoir créer de la culture féministe alternative. Pour moi à chaque festival où il y a du monde, ça fait toujours plaisir. Cela montre que la question féministe est au centre des débats, qu’elle n’a pas subi le backlash d’après Metoo. Ce qui m’a frappé surtout, c’est que ce sont des femmes assez jeunes, ce qui augure de bonnes choses pour l’avenir.”

Photo de Fatima Benomar et des invitées lors d'une conférence au Festival Empow'her
De gauche à droite sur la photo : Marine Dupriez, Clémentine Dreyfus, Caroline Blaes, Fatima Ezzahra Benomar et Marion durant la conférence “De la rue aux réseaux sociaux : zoom sur les nouveaux modes d’action féministe.” – Photo : @FatimaBenomar

Avec les affaires DSK, Baupin, Weinstein, […], on a dépassé le cliché de l’agresseur psychopathe, immigré, kassos, prolo…

Durant votre conférence, vous et vos co-intervenantes parliez de 3ème révolution féministe avec Metoo (après une première au début du XXème siècle et une deuxième après mai 68). Vous avez évoqué comme une sorte de bataille digitale entre les témoignages de Metoo et les groupes ou individus émanant de la “fachosphère”. Qu’est ce qui pourrait être fait en plus de ce qui est fait maintenant ?

“Les choses n’arrivent pas en dehors d’un contexte. Metoo est arrivé à un moment stratégique, car on a pu montrer que la plupart des agresseurs montrés du doigt (DSK, Denis Baupin…), étaient des hommes au-dessus de tout soupçon. On a dépassé le cliché de l’agresseur psychopathe, immigré, kassos, prolo… Le contexte nous a rattrapé aussi, on est à un moment où l’extrême droite est très forte. Ce discours revient avec : « les féministes sont pro-islamistes, donc avec les mouvements indigénistes, coloniaux, etc. Dans les stigmatisations il y aura l’idée de “la racaille”, les # de la fachosphère, pour remettre dans le débat qu’en fait “les violeurs, ce sont les immigrés”. Il faut faire avec ce contexte qui intervient à un moment de crise démocratique et sociale très forte. Ce n’est pas anodin qu’on se retrouve avec des raids de cyberharcèlement, plusieurs procès comme celui de la théorie du genre, où on serait en train de déstabiliser la civilisation en transformant les filles en garçons, et vice versa.”

Tout ce raid démagogique finalement rejoint aussi la rhétorique de la théorie du Grand remplacement

Exactement, c’est la même chose que de dire : “nous les blancs à cause du droit à l’avortement et de l’homosexualité on fait moins d’enfants, tandis que les immigrés sont en train de nous bouffer démographiquement.” Souvent la théorie du genre est le pendant de celle du grand remplacement. L’idée, c’est de dire : “le grand remplacement passera par le ventre des femmes.” Il y a ce travers-là, et le côté “les féministes aujourd’hui, contrairement à Badinter et aux anciennes féministes n’ont rien compris, elles sont le cheval de Troie de l’islamisme, etc.” Vous voyez qu’aujourd’hui “ils” aiment bien les anciens féministes, du moment qu’ils les opposent aux féministes d’aujourd’hui.”

Ce qu’on dénonce souvent en tant que féministes, c’est le discours de la domination bienveillante.

En 2013, vous avez publié un livre intitulé Féminisme : la révolution inachevée. Pourquoi avoir emprunté l’expression de l’historienne Sylvie Aprile qui parlait dans les mêmes termes du lent héritage révolutionnaire dans la France du XIXème siècle ?

“Cela me semblait très important, car lors de la Révolution française, on s’est débarrassé d’un système dominant bâti sur l’absolutisme royal et les ordres comme le clergé et la noblesse. Bizarrement ça avait abouti à ce qu’ils osaient appeler le suffrage universel en 1848, alors que seuls les hommes pouvaient voter. Ce fut ni plus ni moins que le dernier suffrage censitaire, (du nom de ce suffrage où seuls les individus payant le cens pouvaient voter ndlr). On a sauvegardé ainsi un espace pour la bourgeoisie. Déjà là on avait quelque chose d’inachevé dans notre accès à la citoyenneté, et aussi dans le rapport à la domination.

Car nous féministes ce qu’on dénonce souvent, c’est le discours de la domination bienveillante. On nous dit : “le mari a une autorité, mais c’est pour le bien de la famille.” C’est exactement ce que disaient les rois, le père du peuple, qu’il ne ferait jamais rien contre eux. Cet héritage s’est incarné à partir de 1848 par le Président de la République.

Mais c’est encore le cas aujourd’hui : pour la loi El Khomri en 2016, la première chose qu’on nous a dit c’est : “le patron ne va jamais se retourner contre ses salariés, enfin ! Il faut lui faire confiance !” Najat Vallaud Belkacem avait même dit à propos de Hollande, “ce n’est pas grave de lui donner tous les pouvoirs parce que c’est un peu votre père”. Cela montre bien qu’en ayant épargné la figure du père dans les mouvements révolutionnaires, on a préparé globalement celle de tous les “papas” symboliques.”

Récemment s’est achevé le Tour de France. Au-delà de la spécificité liée à la pandémie, cette édition a vu l’apparition d’une nouveauté : la mixité imposée sur les podiums des courses : un homme et une femme “récompensent” désormais les vainqueurs. Vous aviez co-lancé en 2019 une pétition avec des féministes allemandes pour dénoncer le sexisme des podium girls : êtes-vous satisfaite de la décision de Christian Prudhomme, directeur de la compétition ?

“C’était une vieille promesse de l’organisateur. On était allé devant leur siège pour exiger la fin de cette “tradition” sexiste des deux femmes, “jeunes, minces, 1m70, tout ça”, qui embrassent le vainqueur et qui donnent cette symbolique très forte de récompense. C’est une première réponse car rien que le fait que ce soit mixte va les faire repenser la mise en scène. Personnellement je ne vois pas le champion recevoir le bisou d’un hôte sur la joue gauche et d’une hôtesse sur la joue droite (rires). 
Ce qui est intéressant, c’est que cette mobilisation a permis à des hôtesses de s’organiser, notamment par le #Pastapotiche, et de montrer tout un tas de problématiques, que nous même n’avions pas relevé dans notre pétition. Que ce soit les critères de sélection sexistes, racistes (les coupes afro ne sont pas acceptées), leurs contrats précaires qui les met sur un siège éjectable et surtout sur les violences sexuelles qui ont lieu pendant le Tour. Maintenant certains médias en parlent et les interviewent.”

Quelles pistes peut-on encore creuser pour améliorer les conditions de travail des hôtesses selon vous ?

“Je pense qu’il faut vraiment auditionner les hôtesses, s’informer de ce qui se passe sur le terrain, notamment de l’évolution sexiste. A la base elles ont un métier utile, celui de surveiller, donner les badges, informer… Petit à petit on les a “empotiché”, c’est-à-dire qu’on les met en rang d’accueil, en pot de fleur au fond d’une salle. Sur les salons privés, c’est la même chose. Tout cela pour mettre fin à cette facilité de la part de certains clients de se dire qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec l’hôtesse. Il faut vraiment enquêter sur tout ce qu’elles dénoncent et ainsi améliorer leurs conditions de travail, leur statut, notamment par rapport à leurs contrats précaires les empêchant de s’opposer à ces comportements.”

Etudiant en Master Histoire à Bordeaux, je bifurque actuellement vers le journalisme. Si je fus quelque peu macho à une époque, j’essaie de me déconstruire au quotidien, d’où mon enthousiasme de participer à l’aventure de Meufer. Parallèlement à tout ça, je pratique le vélo comme une seconde peau (mais mal bronzée). J’aime refaire le monde avec mes amis autour d’une bonne bière (belge bien sûr), je dis pain au chocolat et je place une réplique d’OSS 117 toutes les deux phrases. Ah et aussi je ne peux pas supporter le Chou blanc, donc ! Auf wiedersehen à tou.tes ! :)