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L’InConfortable : le podcast 100% femmes racisées

Lancé par Kaziwa Raim et Fayiza Cissé en septembre 2020, l’InConfortable est un podcast qui donne la parole à toutes les femmes racisées, cis comme trans, presque invisibles dans la société suisse. À l’occasion d’un entretien, les créatrices du podcast nous en disent plus sur leur initiative et la situation des femmes racisées en Suisse.

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Illustration : Kaziwa Raim

Le racisme en Suisse : une histoire européenne

Si le mouvement Black Lives Matter est né aux États-Unis, la notion de race a, à l’origine, une histoire européenne à cause d’un passé colonial et esclavagiste qui prend racine dans les pays d’Europe de l’Ouest pour ensuite s’exporter aux USA. 

Historiquement, de grandes personnalités suisses ont largement participé à l’esclavagisme des populations racisées, comme le souligne Pamela Ohene-Nyako, historienne à l’Université de Genève, interviewée par RTS info.

La mort de George Floyd le 25 mai a impulsé une vague de manifestations et de colère chez les personnes racisées pour qui cette réalité est un quotidien. Lausanne, Genève, Zurich, Bâle… Le mouvement BLM a fait le tour du pays cet été. D’après Pamela Ohene-Nyako, cette série de manifestations permet également de rappeler que, bien souvent, les femmes noires sont à l’initiative des mouvements antiracistes.

À voir : l’interview de Pamela Ohene-Nyako sur RTS info

Si l’histoire coloniale de la Suisse est moins connue que celles de la France ou l’Angleterre,  le racisme y est pourtant bien ancré.
C’est ce que constate Kaziwa Raim, l’une des créatrices du podcast : “la plupart des femmes racisées issues de la première génération d’immigration (c’est-à-dire celles qui sont nées et ont grandi en dehors de l’EU et des pays occidentaux et sont arrivées en Suisse à l’âge adulte) n’ont pas d’autres choix que d’occuper les postes les moins valorisés financièrement et socialement (nettoyages le plus souvent) pour survivre, et ce quelle que soit la formation et les diplômes qu’elles ont acquis dans leur pays d’origine. Ma mère par exemple est diplômée en Génie Civil par l’Université de ma ville natale mais elle ne peut exercer de métier dans ce domaine car son diplôme n’est pas reconnu en Suisse. Quant aux femmes racisées de deuxième génération, c’est-à-dire celles qui ont grandi et poursuivi leur formation en Suisse, celles-ci ont heureusement davantage de perspectives professionnelles, quoiqu’elles aient souvent du mal à se faire engager à cause de la sonorité « non helvétique » de leur nom ou à cause de la photo qu’elles doivent joindre à leur CV (en Suisse, la plupart des employeurs exigent une photo portrait de leurs candidats, ainsi que la mention de leur nationalité, confession et statut maritale). Sans compter qu’il est également plus difficile pour elles de louer un appartement, de demander un prêt à la banque que pour leurs homologues blanches, en plus d’être davantage la cible de harcèlement sexuel, car perçues comme des objets de fétichisations “exotiques”. En somme, elles subissent à la fois le sexisme et le racisme.”.

C’est cette double discrimination, rendue visible par les mouvements afro-féministes et intersectionnels, que Kaziwa et Fayiza veulent mettre en lumière. 

1 an après la grève des femmes : l’afro-féminisme au coeur du mouvement

Le 14 juin 2019, les femmes suisses se mettent en grève avec une revendication simple : l’égalité. Dans un pays où il a fallu attendre 1971 pour obtenir le droit de vote des femmes et 1981 pour inscrire l’égalité dans la Constitution fédérale, le mouvement est historique.

Égalité salariale, #Metoo, charge mentale, manque de représentation… Les suissesses expriment leur ras-le-bol par milliers, dans toutes les villes du pays. Pourtant, quelque chose manque pendant cette mobilisation historique : la représentation des femmes racisées.

En m’engageant dans plusieurs milieux militants, notamment dans la Grève des Femmes en Suisse, j’ai remarqué que ces milieux étaient majoritairement blancs et pas des mieux pensés pour accueillir les femmes non-blanches, aussi bien au niveau de la représentation que des problématiques mises en avant par ces collectifs. En fait, j’en avais assez qu’on soit toujours dans l’ombre du féminisme blanc et qu’on fasse comme si on vivait les mêmes expériences que les femmes blanches alors qu’on en est très loin.

Suite à ce constat, Kaziwa Raim lance deux initiatives. FemERa, un club de discussion et d’échanges safe, réservé aux femmes racisées militantes en non-mixité choisie, est créé, en compagnie de Natasha Stegmann, militante d’origine asiatique. Dans la même impulsion, Kaziwa crée l’InConfortable, un podcast dédié aux femmes racisées, avec Fayiza Cissé, son amie de longue date.

En tant que femme racisée, je vis des discriminations à la fois sexistes et racistes, et c’est pour ça que je ne peux pas m’identifier pleinement à leurs expériences [ndlr : des femmes blanches] ; c’est comme s’il manquait toujours quelque chose dans leurs prises de position, à savoir la notion d’intersectionnalité. J’ai décidé que j’en avais assez du féminisme blanc et que j’avais envie d’autre chose. Je me suis donc lancée dans le féminisme intersectionnel, à la fois antiraciste, pro-LGBTQIA+, antivalidiste et anticapitaliste.

Un an après, en juin 2020, la convergence des luttes est au coeur des manifestations

Les femmes racisées invisibles dans les médias

D’après Fayiza Cissé, co-créatrice de l’InConfortable, “Les femmes racisées en Suisse sont invisibles. Trop peu de place, de représentation et d’opportunités leur sont accordées.”. 

En effet, seulement 25% des personnes représentées dans les médias suisses sont des femmes. Pour les femmes racisées, les données sont presque impossibles à trouver. 

Pour Kaziwa, c’est très simple : “il n’y en a quasiment pas. Dans les médias, la plupart des journalistes et présentatrices sont blanches et la plupart des personnes interviewées sont blanches. Quant à les inviter pour prendre la parole sur les plateaux, ça ne fait que depuis que le mouvement BLM a pris de l’ampleur en juin 2020 que je vois les grands médias suisses interviewer des femmes racisées pour leur demander leurs avis sur la question du racisme.”.

Pour pallier ce problème, les deux amies ont créé l’InConfortable, un podcast “100% femmes racisées ayant pour but de sortir un maximum de personnes de leur zone de confort, pour déconstruire les stéréotypes sexistes et racistes, en particulier dans les milieux militants féministes blancs.”.

L’InConfortable : le podcast haut en couleur

Inspiré de podcasts comme Kiffe ta race, le Pod du Hub, les couilles sur la table ou encore des comptes militants comme celui de Rachel Cargle ou No white saviors, l’InConfortable veut répondre à un manque dans le paysage du podcast suisse. 

Si le podcast Kiffe Ta Race est absolument génial, il ne se transpose pas toujours à la situation en Suisse : comme ce sont deux pays distincts, il semble évident que ce ne sont pas forcément les mêmes communautés ni les mêmes dynamiques qui sont en jeu ; or il est primordial de discuter de ces choses en Suisse, car si le racisme s’y fait plus discret à première vue, il n’est pas moins omniprésent et problématique.”.

L’idée née début 2020 et c’est en septembre, après le confinement, que le premier épisode de l’InConfortable voit le jour.

Dans chaque épisode, une invitée partage son expérience de femme racisée autour d’une thématique particulière. Le but est à la fois de donner la parole aux femmes racisées en Suisse, mais aussi de sensibiliser un maximum de personnes aux problématiques qui pèsent sur le statut des femmes racisées, à savoir les discriminations intersectionnelles.”.

Kaziwa Raim et Fayiza Cissé
Kaziwa Raim et Fayiza Cissé, créatrices de l’InConfortablePhoto : Meriem Ottet

Qui sont Kaziwa Raim et Fayiza Cissé, créatrices de l’InConfortable ?

Amies depuis plus de 10 ans, Kaziwa et Fayiza se sont rencontrées à 14 ans sur les bancs du lycée. Découvre les femmes inspirantes à l’origine de l’InConfortable.

Femme cisgenre moyen-orientale racisée, âgée de 26 ans, Kaziwa Raim est originaire de la ville de Slemani, capitale culturelle de Bashur (Kurdistan du Sud situé au nord de l’Irak). Très jeune, elle a dû fuir son pays natal à cause de la guerre et du danger qui menaçait ses parents, tous deux militants engagés pour la libération du peuple kurde et pour l’indépendance du Kurdistan. Après une enfance en Suisse, elle a vécu un an aux États-Unis pour y étudier l’art à Richland University et six mois à Paris pour terminer son Bachelor de Philosophie au sein de l’université Paris-Sorbonne. Elle partage à la fois la culture kurde et la culture suisse, parle Sorani (dialecte kurde), Français et Anglais.
Rédactrice en cheffe de Spectrum, le magazine des étudiants de l’Université de Fribourg, et responsable de La Page Jeunes du journal romand fribourgeois La Liberté, elle revendique un journalisme engagé. Diplômée de l’Université de Fribourg en Philosophie et en Littérature, son Mémoire de Master porte sur l’éthique intersectionnelle des femmes racisées.
Activiste engagée dans les luttes féministes, antiracistes, pro-LGBTQIA+, anti-validistes et anticapitalistes, elle est animée par un fort sens de la justice et n’a ni froid aux yeux ni la langue dans sa poche.

Âgée de 25 ans, Fayiza Cissé, co-animatrice de l’InConfortable, est une femme cisgenre noire africaine racisée. 
Originaire du Nigeria et de la Côte d’Ivoire, elle a grandi en Suisse. Passionnée d’art, Fayiza concentre son énergie et sa créativité dans les luttes féministes et antiracistes. 
Artiste aux multiples facettes, elle jongle entre sa casquette de DJ Sativa et celle d’actrice pour la série Imani sur Arte. 
Anciennement étudiante en Droit à l’Université de Fribourg, elle revendique haut et fort les droits fondamentaux des femmes à travers le monde.

L’InConfortable : des débuts prometteurs

Après un deuxième épisode sorti le 1er octobre, l’accueil réservé au podcast est très encourageant : “On a reçu de très bons retours de la part non seulement de nos proches et connaissances mais aussi d’inconnues qui venaient nous remercier pour le travail qu’on fait ; des retours qui venaient de Suisse mais aussi de France et même du Canada ! Certaines ont dit qu’elles se retrouvaient dans nos expériences et dans celles de nos invitées, et ont partagé avec nous leur histoire, ce qui nous a beaucoup touchées. Dernièrement, un homme asiatique nous a même écrit pour nous dire qu’il s’était reconnu dans certaines expériences du récit de notre intervenante ! Ça fait plaisir de voir que les hommes racisés se sentent aussi concernés. Grève des Femmes Sud Fribourgeoises nous ont invitées à parler de notre podcast dans leur prochain événement prévu pour le 29 octobre à Vevey, on se réjouit ! On est également passées dernièrement à la radio dans l’émission Carnotzet Voltaire diffusée sur les ondes de RadioRabe à Berne, c’était une super expérience.”.

Elles rêvent d’inviter à leur micro Nassrin Abdalla, commandante en chef kurde et porte-parole des Unités de protection des femmes kurdes du Rojava (Kurdistan de l’Ouest), Rokhaya Diallo ou les créatrices des comptes Instagram Decolonisonsnous ou Crownthebrown.

Pour le futur, Kaziwa voit les choses en grand : “Si j’ose rêver, j’espère qu’un jour un média télévisé prenne contact avec nous pour qu’on puisse transformer notre podcast en émission hebdomadaire qui continue de donner la parole aux personnes racisées ! Mais dans l’immédiat, j’envisage de tourner un documentaire amateur en format vidéo dès le début de l’été 2021 ; j’ai encore et toujours la bougeotte, du coup j’envisage de quitter à nouveau la Suisse pour vivre à l’étranger pendant une année entière, cette fois-ci dans des pays non occidentaux (à priori le Kurdistan du Sud, le Vietnam, Cuba et la Côte d’Ivoire). J’aimerais profiter de mon voyage pour m’intéresser aux parcours des femmes de ces différents pays, probablement sous forme d’interviews filmées et sous-titrées.”.

Les deux premiers épisodes de l’InConfortable sont disponibles en podcast ou en vidéo sur YouTube. Tu peux également les suivre sur Instagram ou Facebook pour être au courant de leurs dernières actu !

Féministe depuis toujours je m'engage depuis plusieurs années dans des associations comme Meufs, Meufs, Meufs ou le Planning Familial. Quand je ne milite pas, j'aime boire des bières en terrasse, lire et rire très fort à mes propres blagues.