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Suis-je une “bonne” féministe si j’aime Eminem ?

Ces derniers jours, le monde de la musique a été secoué par plusieurs accusations d’agression sexuelle. Moha La Squale est poursuivi par la justice pour violences, viols et séquestration et Roméo Elvis a été dénoncé pour agression sexuelle. J’ai bien évidemment eu une pensée pour les victimes, si courageuses d’avoir parlé, mais j’ai aussi eu une pensée pour toutes les auditrices, les fans de ses artistes qui ont vu leurs rappeurs favoris sous un autre œil : celui d’un prédateur.

Screenshot d'une photo instagram
Photo : Mahé Cayuela

Je fais partie de ces personnes-là. J’aime beaucoup le rap et, bien sûr, je sais depuis le début de mon éveil féministe que nombre d’artistes sont problématiques.

J’accoste ou je cours, elle est grosse oh my god pas moyen de lui faire la cour

Wati By Night Sexion d’Assaut

J’ai grandi avec Sniper, Sexion d’Assaut, 1995, je suis prête à attendre huit heures en plein cagnard pour voir Eminem en concert, j’adore fredonner les chansons de Sneazzy quand je marche dans la rue, je connais par cœur une bonne partie de la discographie de Georgio et j’ai sauté de joie à l’annonce du nouvel album de PLK.

Cependant certains de leurs textes ne sont pas en accord avec mes valeurs. Faut-il que j’arrête d’écouter du rap ?

Séparer l’homme de l’artiste

Screenshot d'une conversation SMS
Message de mon frère

Je condamne Polanski, les réalisateurs coupables d’agression, les ministres, les personnalités publiques, les peintres, les auteurs, mais pourquoi pas les chanteurs et surtout les rappeurs ?

Au palais pour du pilon, j’t’inculpais d’séquestration

J’me rappelle papa, Moha La Squale

Pourquoi ça m’a fait aussi mal d’apprendre que Moha La Squale séquestrait ses copines ? Que Roméo Elvis avait agressé sexuellement une femme dans une cabine d’essayage ?

Parce que j’adore La Banane, que cette chanson est pleine de souvenirs avec mon grand frère et qu’on adore beugler « Bienvenue à la Banane, ici ça tire ça t’pète ton crâne ».

N’est-ce pas un peu égoïste de continuer à soutenir des artistes clairement problématiques juste parce que j’aime leur musique ?  

Et puis pourquoi est-ce que je me “réveille” seulement quand ils passent à l’acte ? Je chante leurs textes sexistes à longueur de journée, mais je m’offusque quand ils agressent ?  

Je boude Moha La Squale, mais je continue d’écouter Eminem qui a fait une chanson de six minutes mettant en scène le féminicide de sa conjointe.

« You were supposed to love me ! Now bleed, bitch, bleed ! »

Kim, Eminem

Ça ne fait aucun sens. Pourtant je continue d’en écouter. Je ne les ai pas supprimés de mon téléphone.

J’ai tout le temps mes écouteurs vissés dans les oreilles, je ne passe pas une journée sans écouter de musique, je travaille en musique, je cuisine en musique, je me déplace en musique, je me douche en musique et bien sûr je fais la fête en musique.

Je trouve plus simple d’exclure un film ou un auteur de ma vie qu’un rappeur, ses paroles ne résonnent pas dans ma tête, ses sons ne passent pas à toutes les soirées.

Je ne fais pas l’effort de les supprimer. C’est aussi simple que ça, je ne le fais pas et je m’en veux. Je suis également en colère. En colère parce que c’est encore à nous, auditrices, de faire un effort alors que ce n’est pas nous le problème.

Ce n’est pas moi qui agresse, pourtant c’est moi qui dois arrêter d’écouter des musiques que j’apprécie. Ça implique beaucoup de choses, certaines chansons sont associées à des personnes, des moments, des époques, et je dois tout effacer ?

Dans l’idéal oui. Mais je n’en ai pas envie.

Mes solutions

Je ne vais pas supprimer tous les rappeurs masculins de mon répertoire.

J’ai pensé les écouter illégalement, comme ça je ne les finance pas. Mais ça demande du temps, et si je paye un abonnement à une plateforme de streaming ce n’est pas pour me casser la tête à télécharger les sons sur des plateformes peu fiables.

Je considère de plus en plus faire cet effort, d’ailleurs c’est ce que je recommande à ceux et celles qui souhaitent continuer d’écouter des artistes problématiques. 

J’évite aussi de leur faire de la pub et surtout je les écoute le plus possible en privé.

Je ne passe pas de Damso en soirée, déjà parce que certaines personnes pourraient être dérangées par ses paroles et aussi parce que je ne veux pas qu’il soit mis de l’avant.

Dévergondée la te-pu est mal vêtue, J’la baiserai direct sans mettre de doigt

QuedelaVie Damso

Je les écoute dans mon coin, c’est mon petit plaisir coupable.

Dans certains cas je cesse de les écouter. Je n’étais pas une grande fan de Koba La D, alors quand j’ai appris qu’il tenait des propos homophobes ça ne m’a pas fait grand chose de supprimer les six sons de lui que j’avais dans ma playlist de rap francophone.

Pour Moha La Squale c’est un peu la même chose, je ne vais tout simplement pas écouter son nouvel album. Je ne sais pas encore si je vais supprimer ses chansons, pour l’instant je suis écœurée, mais qui sait peut-être que j’aurai le goût d’en réécouter.

Mais le plus important à mes yeux, c’est de découvrir et promouvoir des rappeuses. Et oui, si j’équilibre mon répertoire j’aurai moins de difficulté à passer du son en soirée, je ne me casserai pas la tête à chercher pendant quinze minutes une musique non problématique. Aussi je ne me retrouverai pas complètement démunie à ne pas savoir quoi écouter à chaque fois qu’un artiste est dénoncé, parce que ça va continuer d’arriver.

Voici une petite liste non exhaustive de rappeuses super cools que j’écoute ou que l’on m’a conseillées :

Princess Nokia
Lous and The Yakuza
Shay
Mona Haydar
Blu Samu
Chilla 
Aloïse Sauvage
Lala&ce
Mara

Doria
Tessa B
Sally
Meryl
City Girls
Davinhor
Little Simz
Sara Socas

Je recommande également le site madamerap.com qui recense des rappeuses du monde entier ainsi que l’ouvrage Ladies First, une anthropologie du rap au féminin, de Sylvain Bertot.

 Les goûts musicaux changent et évoluent, j’ai 21 ans je n’écoute plus Skrillex comme quand j’en avais 14 (et Dieu merci je ne me suis pas fait tatouer Bangarang sur le bras comme je le souhaitais à cet âge-là), peut-être que d’ici quelques années je n’écouterai plus ces artistes problématiques, ou alors plus autant qu’aujourd’hui. J’espère équilibrer mon répertoire et que l’industrie musicale donne plus de place aux femmes.

Je ne veux pas me sentir coupable de mes goûts musicaux. Je m’implique et m’investis au quotidien pour lutter pour les droits des femmes.

Ce n’est pas parce que j’écoute Eminem dans mon coin que je suis une “mauvaise” féministe.

Et toi non plus.

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale. Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.