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Femmes Ouïghours au cœur d’un génocide passé sous silence

1,5 millions de personnes enfermées dans des camps. Depuis 2016, Pékin mène activement une politique répressive envers la population musulmane turcophone de la région de Xinjiang ou Turkistan Oriental. Catégorisé comme pire génocide du XXIème siècle par certaines associations, la presse internationale comme les gouvernements ne semblent que très peu se préoccuper de la situation.Au cœur de ce que les autorités locales appellent un « programme d’éducation » visant à lutter contre le « terrorisme » : les femmes, premières victimes.

Tw : viol, avortement et stérilisation forcée

Femmes ouighours en Chine, photo Greg Baker
Photo Greg Baker – AFP

Contraception, stérilisation et avortements forcés

Certaines femmes Ouïghours déclarent avoir été contraintes à être stérilisées, sous peine d’être envoyées dans des camps. L’implantation d’un stérilet aurait été imposé à d’autres. Plusieurs témoignages et vidéos publiés sur Internet confirment ces accusations. « Toutes les femmes âgées de 18 à 50 ans de mon quartier, à Urumqi [la capitale du Xinjiang], ont été convoquées le 18 juillet 2017, pour un « examen gratuit » obligatoire. A 8 heures, la queue était déjà très longue devant l’hôpital. Quand ça a été mon tour, il n’y a pas eu d’examen gynécologique, ni d’entretien. On m’a fait m’allonger et écarter les jambes, et on m’a introduit un stérilet. Ça a été d’une violence terrible. Je pleurais, je me sentais humiliée, agressée sexuellement et mentalement. Mais je travaillais dans un camp, je savais ce qui m’attendait si je refusais. Il y avait des filles très jeunes. Je n’ai pas vu une seule Han » explique Qelbinur Sidik Beg, une enseignante Ouïghour exilée en Europe au journal Libération.

L’objectif officiel de l’année 2020, dans certains districts du Xinjiang, est même d’avoir une croissance démographique nulle. Dans une région, le but assumé est de stériliser une femme sur trois en âge de procréer en procédant à la ligature des trompes. Parfois,  une indemnisation équivalente à 600 euros est proposée, mais de nombreux témoignages confirment des stérilisations forcées.

Le rapport du chercheur allemand Adrian Zenz publié le 29 juin 2020, s’appuyant sur des documents administratifs chinois et des entretiens sur place avec des femmes, démontre que la Chine est engagée dans une campagne d’entrave aux naissances d’un groupe ethnique, soit l’un des cinq critères de génocide défini par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies de 1948. 

Interrogé au sujet du rapport, un porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijian a réfuté ces allégations, assurant qu’elles étaient « sans fondement » et que le Xinjiang était désormais « stable et harmonieux ».

Dans la région de Xinjiang, la natalité a cependant baissé de 84% en 2018 et 80 % des stérilets posés en Chine l’étaient dans cette région, qui ne représente que 1,8 % de la population. La même année, quatre préfectures rendent obligatoire un test de grossesse tous les quinze jours, et un autre canton décide que les femmes qui refusent d’interrompre une « grossesse illégale » seront envoyées dans les camps. L’objectif ? « Siniser » la région, de façon à ce que l’ethnie Han majoritaire en Chine, le devienne également au Xinjiang. Pour le gouvernement, les Ouïghours « affaiblissent l’identité nationale et l’identification à la « nation-race chinoise » ». En 1949, les Hans représentaient 6,7% de la population du Xinjiang, en 2014, cette part grimpait à 37%. Aujourd’hui les Hans représenteraient environ la moitié de la population.

« Les politiques violentes qui visent les femmes et les enfants de manière si spécifique me semblent extrêmement préoccupantes dans la mesure où tous les génocides visent la rupture de la filiation», affirme l’historienne Hélène Dumas, chargée de recherches au CNRS.

Des méthodes utilisées pour réduire la population oppressée, comme aux États-Unis, où entre 1929 et 1974, près de 7600 personnes noires ont subi des stérilisations chirurgicales. 

Viols collectifs

On estime que 15% de la population Ouïghour se trouve en centre de détention, en grande parties des femmes. Plusieurs témoins affirment avoir assisté ou été victimes de viols collectifs durant leur captivité. « Sayragul Sautbay, une Kazakhe qui était enseignante de la langue chinoise dans un camp et qui a aujourd’hui trouvé refuge en Suède, a révélé une scène terrible où une jeune détenue était déshabillée sur une place du camp devant tous les autres détenus puis violée par les gardes un par un, pendant que les autres surveillaient les expressions sur le visage des prisonniers. » explique Dilnur Reyhan dans sa tribune « J’attends toujours la solidarité des féministes envers les femmes ouïgoures » publiée dans Le Monde.

« L’une d’elles déclare avoir été violée. Beaucoup se plaignent d’avoir subi des humiliations sexuelles. Elles ont été filmées sous la douche, les geôliers leur frottaient les parties intimes avec de la pâte de chili (extrêmement piquante et irritante) » écrit Amie Ferris-Rotman dans son article pour le Washington Post. Selon elle, « ces témoignages révèlent un schéma plus large d’abus, vers toutes les minorités mais spécifiquement dirigé contre les femmes, visant à réduire leur capacité à se reproduire ».

Après avoir nié l’existence des camps, le gouvernement chinois les a présentés en octobre 2018 comme des «centres de formation professionnelle».

De plus des fonctionnaires Han sont placés dans les foyers Ouïghours afin de les surveiller et d’enseigner l’idéologie politique du Parti communiste. Tous les deux mois, ils passent environ une semaine au sein des familles : ils travaillent, partagent les repas et participent à la vie familiale.

Ces campagnes «Visiter le peuple» ou «Devenir famille» sont destinées selon le gouvernement chinois à développer «l’harmonie entre les peuples».

En réalité les fonctionnaires obligent les familles à boire de l’alcool, à manger du porc ou les empêchent de prier. Forcées de cohabiter avec eux, certaines femmes seules, ou dont les maris sont internés dans les camps, confient avoir été violées. Dolkun Isa, président du Congrès mondial ouïgour, estime quant à lui que le programme a «transformé les maisons des Ouïgours en prisons dont il est impossible de sortir».

Exploitation économique

Plusieurs enquêtes ont dévoilé ces derniers mois les exploitations dont était victime le peuple ouïghour au profit d’autres nations et grandes entreprises.

“La quasi-totalité de l’industrie du prêt-à-porter [mondiale] profite du travail forcé des Ouïgours et des turcophones musulmans”, explique, dans un communiqué rendu public le 23 juillet 2020 une coalition de groupes de défense des Droits de l’Homme. D’après le New-York Times, “un vêtement en coton sur cinq vendus dans le monde contient du coton ou du fil produit dans le Xinjiang”. 84 % de la production totale de coton de la Chine, plus gros producteur au monde, provient du Xinjiang. Parmi les marques concernées figurent Gap, C & A, Adidas, Muji, Tommy Hilfiger, Lacoste ou Calvin Klein. Avant même la publication du communiqué, PVH, le groupe qui détient Tommy Hilfiger ou Calvin Klein, a annoncé cesser «  toute relation commerciale avec les usines et les filatures qui produisent des vêtements et du tissu dans le Xinjiang ou s’approvisionnent en coton de la région dans les douze mois à venir”, selon le New York Times.

Il est fort probable que toutes les marques, grand public ou de luxe, soient liées à ce qui est en train d’arriver au peuple ouïghour” expliquait Chloe Cranston, de l’organisation Anti-Slavery International au journal The Guardian.

Trafic d’organe 

Les autorités chinoises se serviraient également des camps ouïghours pour un commerce bien plus macabre : le trafic d’organe halal. « Le gouvernement chinois fait la promotion de ces organes halal en Arabie Saoudite pour attirer les musulmans. » explique Erkin Sidick, conseiller du World Uyghur Congress dans un  article publié le 19 juin 2020 par Vice.

Enfin 13 tonnes d’extension de cheveux ont été saisies par les autorités fédérales de New-York le 1er juillet. D’une valeur totale de 800.000 dollars, ces cheveux proviendraient de détenus ouïghours. 

Les langues se délient

Depuis la publication dans Le Monde de la tribune de Dilnur Reyhan , il y a une timide prise de conscience  dans le milieu militant et féministe.

La presse commence également à aborder le sujet de plus en plus régulièrement:  en une du journal Libération le 21 juillet, « Ouighour génocide en cours ». Cependant, les gouvernements n’osent pas prendre de sanction contre la Chine, première puissance économique et militaire mondiale de peur des répercussions. La discrimination envers le peuple ouïghour n’est que l’un des nombreux motifs attisant les tensions entre Washington et Pékin. Pour ce qui est de la France, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a déclaré mercredi 22 juillet : « Toutes ces pratiques sont inacceptables, nous les condamnons avec beaucoup de fermeté », sans qu’aucune mesure concrète ne soit prise envers la Chine.

Un génocide de plus se produit dans l’indifférence totale du reste du monde. Comme pour le génocide rwandais en 1994, les grandes puissances mondiales, bien qu’au courant de la situation ne prennent aucune mesure pour y mettre fin. 

Pour plus d’informations sur le sujet, quelques comptes à suivre : @european_uyghur_insitute, @Ouighours.news  @dilnur_reyhan @raphaelgluckmann

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale. Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.