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Marques féministes, les femmes grosses passent à la trappe

De la culotte de règles aux t-shirts à slogan en passant par les bijoux, de nombreuses marques se sont lancées dans le business florissant du féminisme.
Pour lutter contre l’exploitation des femmes et dans une démarche écologique, beaucoup choisissent d’acheter local, éthique et inclusif.

Illustration Mathilde They
Illustration : Mathilde They

Inclusif vraiment ?

Nos marques chouchous sur les réseaux ne reflètent pas toujours les valeurs qu’elles prônent. Entre celles dont les mannequins sont, certes, racisées mais toutes fines et à la peau lisse et celles qui partagent des images de corps divers et variés, mais qui ne proposent pas de grande tailles, on a un peu l’impression que l’inclusivité n’est pas la priorité de ces marques féministes.

J’ai contacté la marque de culotte menstruelles Smoon, pour savoir pourquoi il y avait si peu de tailles disponible et pourquoi toutes leurs mannequins étaient fines.

Voici la réponse :

Réponse marque Smoon
Extrait de la réponse reçue de Smoon le 28 mai 2020

Un mois plus tard la marque a organisé un shooting pour sa nouvelle collection, aucune femme grosse à l’horizon.

La taille des françaises

« Deux fois plus nombreuses, les femmes faisant une taille 50 ont 11 fois moins de choix en magasin que les femmes faisant une taille 34 ou moins ». « 39,6% des françaises font une taille 44 ou plus » dénonce le compte @corpscool mettant en évidence la grossophobie des marques.

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Ca fait des semaines que je veux parler tailles et marques "féministes" mais je n'avais pas pris le temps de finir le post. Le débat qu'ont provoqué mes dernières storys (storys à la une) m'a semblé être l'occasion d'enfin aborder tout ça. . Du slogan POUR TOUTES d'une marque de lingerie qui n'habille aucun gros sein (oui, @princessetamtam) à la marque en vogue-féministe-inclusive qui ne va qu'au 48 (oui, @meufparis)… Je suis assez stupéfaite/triste/en colère de voir comment le monde de la mode a co-opté nos luttes pour en faire des arguments marketing mais en prenant soin de les vider de leur radicalité. Parce que c'est de ça dont il s'agit : on nous sert à tout-va du "tous les corps sont cools" mais les grosses sont toujours excluent. Et ça semble toujours parfaitement acceptable. Je pense qu'il faut vivre ces choses-là pour en comprendre la violence. La violence d'une marque qui ne considère même pas que vous existez et la violence de "féministes" qui pensent qu'on peut se revendiquer féministes en choisissant d'habiller certaines femmes, mais pas les autres. Je ne veux accabler personne, mais je veux qu'on se mette à repenser VRAIMENT tout ça, à prendre du recul. Je ne veux pas qu'on se serve de nos combats pour vendre plus, mais je veux qu'on s'en serve pour vendre différemment. Je ne veux pas que l'inclusivité soit un argument pour rendre cool une marque, je veux une réflexion profonde sur l'industrie de la mode, sur le fait qu'elle est là pour s'adapter aux gens, pas l'inverse et sur le caractère excluant de son système de taille. Et je ne veux pas que dans une ironie folle, on me demande de ne rien dire "parce qu'on fait déjà du 44 ou du 3XL quand même" ou qu'on me demande de me réjouir parce qu'on ouvre un crowfunding qui, s'il marche, permettra de produire des grandes tailles. Je ne veux pas qu'on nous mette entre les mains, à nous les grosses, la responsabilité et qu'on nous demande de prouver que nous méritons d'être habillées. Je ne veux pas laisser croire que si nous n'étions pas assez à acheter ça pourrait justifier notre exclusion. (suite en commentaire) (morphologies féminines selon des critères cisnormés*)

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Ce constat Iméon, le subit au quotidien. Portant du 54 elle explique devoir acheter la majorité de ses vêtements en ligne. Moins de choix, plus chers, s’habiller devient une véritable contrainte pour les personnes grosses, accentuant leur précarité.  En effet 30,7% des femmes gagnant moins de 450 euros sont obèses et seulement 7% des femmes gagnant plus de 4200 euros le sont. Pourtant en France l’obésité concerne 17% des adultes et, chez les enfants, 16% des garçons et 18% des filles. Selon l’Organisation mondiale de la santé, 39% des adultes dans le monde sont en surpoids et 13% sont obèses.

Message envoyé : les grosses ne font pas d’enfant

« Les vêtements de maternité en grande taille n’existent pas, et ce n’est pas faute d’avoir chercher. Dans les magasins proposant des « grandes tailles » il n’y a aucun pantalon de grossesse et dans les rayons maternité leur « grande taille » c’est du 42/44, du foutage de gueule quand t’es une femme enceinte faisant du 52 avant grossesse. » constate Iméon.

Pour elle le message est clair « les grosses ne font pas d’enfant ou ne devraient pas en faire, après tout, qui aurait envie hein ? On est bonne qu’à être baiser de temps en temps mais rien de sérieux ? » ironise-t-elle, rappelant le fétichisme corporel que subissent les personnes grosses.

Post du compte Instagram @limportante.fr

Les marques de fast-fashion se donnent également une image « féministe »

Récemment la marque Calvin Klein a fait un buzz énorme après avoir dévoilé sa nouvelle égérie Jari Jones, une femme trans noire et grosse.

Certes on se réjouit de donner de la visibilité à des corps diversifiés , cependant la majorité des vêtements Calvin n’est disponible que de XS au XL. Certains produits existent jusqu’au 3xl mais on ne les trouve que très rarement en boutique, uniquement en ligne.

Un coup de pub qui masque une réalité bien plus sombre concernant les droits des femmes : en 2019 l’AFP révélait que les employées d’usines textiles en Ethiopie étaient payés 23 euros par mois pour fabriquer des vêtement de grandes marques dont Calvin Klein.

Ecologie

Selon une étude du collectif Ethique sur l’Etiquette, 85% de la main d’œuvre textile est féminine et payée en moyenne 83 euros par mois. De plus L’industrie textile est la deuxième industrie la plus polluante au monde après le pétrole. Elle consomme 4 milliards de tonnes d’eau par an pour teindre 30 milliards de kilos de tissus. Selon la Banque Mondiale, elle serait responsable à elle seule de 17 à 20% de la pollution de l’eau dans le monde, d’après un article du Huffingtonpost

Un seul label permet d’identifier que les textiles sont bien écologiques : Le label Gots.

Il assure :

  • La culture du coton, du lin ou du chanvre sans insecticides ou pesticides.  
  • 91% d’eau en moins pour le coton biologique par rapport à du coton conventionnel sur toute la chaîne de fabrication (irrigation artisanale et non systématique, l’absence d’épandage de pesticides réduit la consommation d’eau etc…). 
  • Des conditions de travail et des salaires décents pour les paysans et les employés (commerce équitable).
  • Une teinture écologique, pas de blanchiment à l’aide métaux lourds tels que le plomb ou le chrome, grosse source de pollution et de toxicité, mais avec de l’eau oxygénée.

Même si les vêtements de nos marques inclusives préférées sont fabriqués pour polluer le moins possible, l’impact écologique n’est jamais nul, il est donc nécessaire de modérer ses achats.

Quelques questions à se poser avant d’acheter un vêtement, la check-list éthico-inclusive

  • D’où vient-il ? Qui le fabrique ? Dans quelles conditions ?
  • Puis-je le trouver d’occasion ? puis-je le confectionner moi même ?
  • Est-il disponible en grande tailles (même si je fais du 36) ?
  • Les mannequins de cette marque sont elles toutes blanches et fines ?

Une fois que la marque et ses produits sont validés passons à la dernière étape pour obtenir son badge eco-féministe-inclusive-anticapitaliste : En ai-je vraiment besoin ?

Pour les adeptes du DIY, attention au plagiat et au respect des artistes. Créer ses propres t-shirt ne veut pas dire voler les idées de créatrices.

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« Lâchez-nous l’utérus » n’est pas une marque et je ne l’ai pas déposée. Je n’ai pas le monopole des problématiques liées à la maternité, ni celui de l’inclusion. Et je me réjouis sincèrement que depuis un an, plusieurs initiatives se soient inspirées de Bordel de mères pour évoquer les problématiques liées à la maternité en s’adressant à toutes les femmes, qu’elles soient mères ou pas, et ainsi « décommunautariser » ces sujets clivants dont on ne parle pas assez dans les médias traditionnels ni dans l’espace public. Clairement, plus on est d’utopistes à vouloir changer le monde, plus on a de chances d’y arriver. Et moi-même, je me suis inspirée du travail d’autres personnes pour nourrir mes réflexions, ce compte, et mon livre. Mais il y a une différence entre s’inspirer et s’approprier, entre le féminisme et l’opportunisme. Or faire avancer sa propre cause en s’appropriant le travail colossal et accessoirement bénévole de quelqu’un pour le monétiser, ça ne change pas le monde – bien au contraire. Je suis fatiguée, écoeurée, indignée par les gens à la déontologie en amiante qui considèrent le féminisme comme un créneau porteur et prennent la vague sans se soucier un quart de seconde d’un éco-système qu’iels bousillent en l’exploitant sans scrupule. Meufs, montez des start-up, créez des applis, mais arrêtez de faire du business avec des idées que vous dévoyez.

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Post du compte Instagram @bordel.de.meres

Renouvellement et prise de conscience sans culpabilité

Toutes les femmes n’ont pas les moyens de s’acheter des t-shirts en coton bio made in France ni le temps de faire les recherches pour trouver de petites boutiques éthiques.

Pour ma part ma garde robe est loin d’être parfaite, pour autant je ne vais pas jeter tous mes vêtements H&M et m’habiller uniquement avec des pièces recyclées disponibles en 12 tailles ou tricotées par mes soins.
Premièrement parce que je tricote aussi bien que je conduis et je n’ai pas le permis, deuxièmement parce que trouver les marques idéales demande du temps et de l’énergie.

Alors je fais de mon mieux, je prends note sur mon téléphone, des vêtements dont j’ai besoin et envie et j’attends quelques jours avant de les acheter pour éviter les achats impulsifs. Je magazine le plus possible en friperie et ayant la chance de vivre avec trois filles, j’échange mes vêtements avec mes colocs.
Je détourne des pièces pour varier les tenues, anciens T-shirts et chemises de mon père deviennent de superbes petites robes simplement grâce à une ceinture.
De temps en temps je craque et m’achète un chandail neuf d’une marque que j’aime. Je porte également des manteaux de fourrure d’occasion, personne n’est parfaite.

Je favorise au maximum les friperies plutôt que les sites de revente en ligne pour éviter le transport de mon produit. Par ailleurs même ces sites d’échanges entre particuliers peuvent poser problème. 
Le site Vinted a été infiltré par des harceleurs grossophobes, qui sous de fausses identités, insultent des femmes.  Face a la situation vinted n’a pas réagi.

Post du compte Instagram @femmessingulieres

Trop souvent oubliée dans la lutte contre les oppressions faites aux femmes, la grossophobie concerne pourtant une grande partie des françaises. Injonctions à la maigreur, violences médicales et précarisation, cette lutte pour l’habillement considérée par certaines et certains comme futile. Elle est cependant à la racine d’une discrimination reconnue officiellement depuis un an seulement.

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale. Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.