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Chlordécone, manifestations en Martinique et lutte intersectionnelle

Avez-vous entendu parler du scandale du chlordécone ? Si la réponse est non, ce n’est malheureusement pas si surprenant, les nouvelles d’outre-mer parvenant si peu aux oreilles métropolitaines. Et pourtant il s’agit certainement d’un des pires scandales environnementaux de ces dernières décennies.

Source : Pixabay

Qu’est-ce que le chlordécone ?

Le chlordécone est un pesticide organochloré extrêmement toxique, utilisé de 1972 à 1993 dans les bananeraies martiniquaises et guadeloupéennes pour lutter contre le charançon, un insecte détruisant les cultures. Ce perturbateur endocrinien a été reconnu comme neurotoxique, reprotoxique (pouvant altérer la fertilité), et possible cancérogène dès 1979 par l’Organisation Mondiale de la Santé, après que le produit ait été interdit aux États-Unis en 1976 suite à un scandale sanitaire ayant touché des dizaines de travailleuses d’une usine d’Hopewell en Virginie.

Jugé ultra-toxique, le chlordécone n’a pourtant été interdit en France qu’en 1990, après une nouvelle autorisation de mise sur le marché signée en 1981 par Edith Cresson, première ministre de l’agriculture sous François Mitterrand. Partout en France ? Non, puisque des dérogations successives signées par les ministres de l’agriculture Henri Nallet (1990), Louis Mermaz (1992) et Jean-Pierre Soisson (1993) ont permis son utilisation massive aux Antilles jusqu’en 1993.

Ce produit a donc pollué durablement les sols et les eaux de Guadeloupe et de Martinique durant plus de vingt ans (l’eau souterraine contenant parfois des taux de chlordécone jusqu’à 100 fois supérieurs à la norme), et l’on sait qu’il faudra jusqu’à six siècles pour que le chlordécone disparaisse de certains types de sols par lessivage.

Cette pollution des sols entraîne une contamination des aliments, des denrées animales et végétales ainsi que des produits issus de la mer, et ainsi une contamination de la population antillaise depuis les années 1970. Le Pr. William Dab, président du Conseil scientifique du Plan chlordécone en Martinique et en Guadeloupe, le rappellait en 2010 : « 80000 personnes habitent dans des zones où le sol est contaminé et 13000 individus absorbent chaque jour, en mangeant des légumes qu’ils cultivent, une quantité de chlordécone dépassant la valeur toxicologique de référence: 0,5µg/kg/j ».

Représentation de la Chlordécone - Source : National Center for Biotechnology Information
Représentation de la Chlordécone – National Center for Biotechnology Information

Résultats épidémiologiques alarmants

Après un premier plan local en 1999, trois « plans chlordécone » ont permis à Santé publique France et à l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) de mener des travaux de 2008 à 2020, afin d’évaluer l’exposition des populations antillaises à ce pesticide et les risques sanitaires potentiellement associés.

Un rapport de Santé Publique France donnait en 2018 les résultats de l’étude Kannari, décrivant l’imprégnation de la population générale guadeloupéenne et martiniquaise par la chlordécone en 2013-2014. On y découvre que la chlordécone (ainsi que d’autres composés organochlorés) sont détectés chez la quasi‑totalité des participant.e.s : « plus de 90% des échantillons dosés présentent des concentrations détectables de chlordécone (supérieures à 0,02 μg/L). Les niveaux d’imprégnation par la chlordécone mesurés en Martinique et Guadeloupe sont similaires, les concentrations moyennes étant respectivement égales à 0,14 μg/L et 0,13 μg/L ». De plus, 5% des participant.e.s ont des niveaux d’imprégnation au moins 10 fois plus élevés que la concentration moyenne.

Selon une étude épidémiologique cas-témoin de 2010, l’exposition au chlordécone est significativement associée à une augmentation du risque de survenue du cancer de la prostate. On observe d’ailleurs le taux le plus élevé au monde de cancers de la prostate en Martinique. De plus fortes associations sont observées en cas d’antécédents familiaux de cancer de la prostate ainsi que de résidence dans un pays occidental, en particulier la France métropolitaine.

Une étude de 2012 a également montré que le chlordécone augmente non seulement le risque de prématurité, mais qu’il a aussi des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons avec de possibles effets à long terme notamment cancéreux. Enfin, une autre étude de 2019 menée sur 326 patients guadeloupéens a démontré une multiplication par plus de deux du risque de récidive de cancer de la prostate chez les patient.e.s les plus exposé.e.s. Des recherches doivent continuer à être menées au sujet de ce pesticides.

Le Président de la République Emmanuel Macron, bien qu’affirmant que « L’État doit prendre sa part de responsabilité dans cette pollution et doit avancer dans le chemin de la réparation et des projets », déclarait lors d’un déplacement en Martinique en Septembre 2018 : « L’état des connaissances scientifiques, qui est aujourd’hui le nôtre, permet de constater la présence de chlordécone dans le corps humain. Mais il ne permet pas de certifier que cette présence a un effet sur la santé humaine. Toutefois, on présume le lien avec des naissances prématurées, des retards de développement cérébral et d’autres pathologies. Mais il n’y a pas aujourd’hui de preuves scientifiques établies… », déclenchant ainsi la colère de la population.

Une colère locale qui monte

Essayons un instant d’imaginer pareille affaire en France métropolitaine, dans laquelle les intérêts économiques de l’État auraient primé sur la santé de la population, et le tollé qu’elle provoquerait. Mais ce scandale survient à des milliers de kilomètres de la métropole et ne rencontre ni la médiatisation ni l’indignation attendues.

Face à l’inquiétude des martiniquaises et guadeloupéennes, une première enquête pour « mise en danger de la vie d’autrui par violation manifeste et délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence » est ouverte en 2007 mais n’aboutit pas. Une nouvelle information judiciaire est ouverte en 2019, suite à une requête déposée par le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France), l’association d’entraide VIVRE, et le collectif Lyannaj pour Dépolyé Matinik.

Lors d’auditions menées par la Commission d’enquête parlementaire sur le Chlordécone, le maire de Capesterre-Belle-Eau (Guadeloupe) Joël Beaugendre a également révélé que des stocks de chlordécone auraient été enfouis sur un site guadeloupéen qui abrite aujourd’hui le lycée Jardin d’Essai. L’émission Complément d’enquête a diffusé à ce sujet le témoignage d’un responsable du service de la protection des végétaux du ministère de l’Agriculture, qui confirme avoir enfoui clandestinement du chlordécone.

Le manque de réactivité face aux revendications des associations et l’absence d’évolution dans l’instruction de ce dossier suscitent la colère des martiniquaises et guadeloupéennes. Des mobilisations sont régulièrement organisées devant des supermarchés tenus par des groupes békés* en Martinique pour demander justice et attirer l’attention de l’opinion publique sur l’empoisonnement des terres martiniquaises et guadeloupéennes. Les militant.e.s arrêtées à chacune de ces mobilisations reçoivent le soutien de leurs pairs, et c’est d’ailleurs l’origine des émeutes de ces derniers jours à Fort de France.

On a notamment vu la jeune martiniquaise Alexane Ozier-Lafontaine, militante antiraciste et féministe qui avait déjà interpellé le préfet de la Martinique au sujet du chlordécone lorsqu’il était encore conseiller outre-mer à l’Élysée, se faire gazer à quelques centimètres du visage après avoir craché un morceau de canne à sucre au pied d’un CRS. Cette manifestation des militantes Rouge-Vert-Noir à Fort-de-France a également valu une arrestation très brutale au jeune Keziah. Admis en urgence à l’hôpital lundi 20 juillet à l’issue de son placement en garde à vue, son état de santé semble encore très préoccupant. 

Source : :Twitter

La quête d’une écologie décoloniale

Comment expliquer le peu de médiatisation accordée au scandale du chlordécone ces dernières années ? Qu’il ne soit pas davantage pris en compte dans les milieux militants écologistes ? 

Selon l’anthropologue Michel Naepels, le chlordécone s’inscrit dans une “histoire durable de violences coloniales invisibles”. Le combat écologique rejoint donc le combat décolonial, on parle alors d’écologie décoloniale, une conception de l’écologie en rupture avec le discours écologique dominant, décrite par Malcom Ferdinand, chercheur CNRS en philosophie politique à l’Institut de recherche interdisciplinaire en sociologie, science politique, économie et sociologie des organisations (IRISSO). Pour lui, “l’urgence climatique est imbriquée à l’urgence des luttes pour la justice sociale, des luttes antiracistes et féministes, et à la quête d’un monde au sortir de la colonisation et de l’esclavage.” Une intersectionnalité qui peut sembler évidente en théorie mais peine à trouver sa place dans la réalité des combats militants, comme le souligne également la Françoise Vergès dans son livre “Un féminisme décolonial« , qui fait critique d’un féminisme occidental et bourgeois qui chercherait à donner des leçons aux femmes racisées plutôt qu’à les émanciper

Inclure une dimension décoloniale à un combat écologique, c’est également l’objectif des deux instigatrices du projet “Décolonisons l’écologie”, Annabelle et Jérémy, dont le point de départ était le constat d’une “absence criante des personnes racisées dans le mouvement climat en France”. Et en particulier des femmes. Pour Annabelle, youtubeuse afroféministe et écologiste plus connue sous le nom d’A.I.M, et Jérémy, militant créateur des stories de Jérémy, il est anormal que les personnes racisées soient à ce point écartées du débat écologique alors qu’elles sont les premières victimes de la crise écologique. Suite à un crowdfunding lancé sur KissKissBankBank en début d’année dont l’objectif a atteint les 355%, les deux acolytes sont partis 9 jours en Martinique rejoindre le cœur des mouvements militants décolonialistes et anti-chlordécone, avec pour mission d’obtenir des témoignages directs des meneuses de grève, des activistes anticolonialistes, et des ouvrières victimes du chlordécone. Leur reportage, actuellement en cours de montage, devrait être proposé au grand public à l’Automne 2020.

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture. A Washington D.C. depuis 4 ans mais bientôt en route pour de nouvelles aventures. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.